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30.10.2007

LA LOI DES TROIS L

Ivan Levai fait le samedi et dimanche matin sur France inter une revue de presse, d’humeur et d’humour qui change agréablement de celle lugubre, sinistre des autres jours de la semaine.

Le dimanche qui suivit la finale de la Coupe du Monde de Rugby, parce que la presse épiloguait sur la défaite de l’équipe de France et Bernard Laporte, Yvan Levai s’amusait à relever les opinions diverses sur l’entraîneur. Fort justement il cita longuement Jacques Camus, éditorialiste de la Nouvelle République qui ironisait avec esprit sur les journalistes qui, après avoir encensé B. Laporte, l’accablaient. Jacques Camus s’étonnait de ce revirement tardif et l’expliquait par la loi des trois « L » :

1ère étape : L comme « léchage » : avant la coupe du Monde, adulation, commentaires flatteurs, articles innombrables à la gloire du grand homme.

2ème étape : L comme « lâchage » : la victoire n’est pas au rendez-vous, exit le grand homme qui disparaît des journaux.

3ème étape : L comme « lynchage » : la France est à une piteuse 4ème place, elle qui s’était vue au pinacle. Il faut trouver une raison à cet échec. L’entraîneur est, comme dans tous les sports, le responsable idéal. Bernard Laporte sera le bouc émissaire. Il cumule toutes les raisons de se faire haïr. Beau parleur avec accent, ayant réponse à tout, il serait riche, mais affairiste, aux fréquentations douteuses, spécialisé en affaires louches, aux prises avec le fisc et, cerise sur le gâteau, il sera bientôt ministre. Insinuations, calomnies, désinformation, tous les ingrédients d’un certain journalisme qui n’a pas peur de montrer son abjection, de retourner sa veste, de donner des coups de pied à l’homme meurtri. L’Équipe ce journal sportif à grand tirage - et que l’on aimerait fair play – se distinguait dans cette curée par une inspiration de bas étage. J. Camus terminait son éditorial en ajoutant un 4ème L comme lâcheté.

Merci à Yvan Levai d’avoir centré son kiosque sur une certaine presse.

15.10.2007

QUI SAURA NOUS DÉCRIRE L’ORDINATEUR DE LA 20ÈME GÉNÉRATION ?

Lors d’une initiation à l’informatique, nous avions subi un orateur très compétent, très péremptoire. Au moment des questions et parce qu’à l’époque le sujet était à la mode, parce qu’Asimov et ses robots m’avaient passionné, je lui demandais quand il estimait que l’ordinateur allait devenir intelligent.

Je revois le conférencier, éructant, presque en colère : Monsieur, l’ordinateur ne sera jamais intelligent. Cela était tellement évident pour lui qu’il ne prit pas la peine d’énumérer tous les arguments habituels transcendantaux et autres.

J’admire les gens de certitude, de conviction. Ils détiennent la vérité et connaissent l’avenir. La vie est facile pour eux.

Pour d’autres, l’avenir est inconnu et le doute est permis. L’exemple du passé peut aussi être instructif. C’est dans cet esprit que je répondis, in petto, à mon conférencier par cette réflexion :

Nous sommes à l’aube de la cinquième génération et les témoins de la première naissance ne sont pas vieux. Sommes-nous capables d’imaginer les performances de l’ordinateur de la 20ème génération ?

Non, car son évolution nous est aussi inconcevable que le traitement que l’homme fait subir au feu. Le pithécanthrope l’asservissait il y a quelques 500.000 ans. L’homme mit une autre éternité à le confiner, à le reproduire, le transporter. Aujourd’hui il crée des millions de degrés dans un plasma et la maîtrise de l’énergie par la fusion contrôlée de l’hydrogène est un objectif programmé. Si l’épisode du silex est le départ de la conquête de l’énergie et la fusion son aboutissement, nous nous situons aujourd’hui si près de ce terme que beaucoup d’adultes actuels verront le démarrage des centrales électrofusioniques ; qui, au stade de la machine à vapeur l’aurait imaginé ?

L’histoire de la domestication du feu est un bon modèle pour nous projeter dans le futur de l’ordinateur et nous préparer aux émerveillements qu’il promet.

Nous le trouvons déjà très avancé pour un âge qui n’est pas encore celui de la raison. Il était hier, dans les années 70, au stade où le feu s’activait dans le foyer de la cuisinière à bois. Ne peut-on pas dire qu’en 10 ans il a atteint la génération équivalente à la centrale atomique à uranium enrichi ? Quel bond aura-t-il fait quand il arrivera à la maturité de la centrale fusionique ? La complexité des circuits, la puissance des mémoires peuvent faire penser qu’il atteindra des puissances de calcul mais aussi des capacités d’autogestion, d’autorégulation qui feront de lui un cerveau électronique capable de raisonner, de choisir et peut-être de penser. On sera entré dans l’ère du robot intelligent, n’en déplaise à mon conférencier. L’ordinateur d’aujourd’hui aura permis la formidable accélération du processus de maturation. L’autre merveille est que le temps aura été comprimé : là où il avait fallu l’histoire de l’humanité pour aboutir, l’espace d’une vie d’homme suffira peut-être à son achèvement.

VACANCES ET NOSTALGIE

Il y a quelques années j’avais redécouvert l’endroit où j’avais passé les vacances dans mon enfance. Le choc avait été rude. Récemment j’y suis retourné, par curiosité, par nostalgie. L’impression n’a pas changé, je m’y sens étranger, ne reconnaissant plus ni les lieux ni les gens. A vrai dire, je ne sais pas si je regrette l’île de ma jeunesse ou ma jeunesse ! Le petit texte de cette époque résume bien mon impression actuelle.

EXHIBITION

 

Après des années de vacances ombragées par les cocotiers, un compte en banque a marée basse m'a ramené au pays de celles de mon enfance, une côte charentaise. Les sentiers sont devenus des routes, la foret s'est mal lotie; les maisons ont envahi les vignes abandonnées.

Ce premier soir, je me raisonne: ce changement est banal, général. Il me choque simplement parce que je regarde le paysage à travers celui de mon souvenir. La même dégradation a eu lieu dans ma ville, ma rue mais je n'en ai pas souffert car je l'ai accompagnée. Bercé par les autos défilant sur la voie rapide, je me suis finalement endormi presque réconcilié avec ceux qui avaient certainement été obligés de subir ce changement.

Ces nouveaux estivants étaient à mon rendez-vous, le lendemain; à la Conche, la grande plage, face à la mer sauvage.

On m'avait prévenu: tu verras, ça a bien changé... Je n'ai pas été déçu. Je savais, par la multitude de voitures qui remplaçaient nos vélos que la foule avait succédé aux quelques familles qui se partageaient, il y a 30 ans, ce coin perdu. Le chemin de sable qui traverse la dune avait peu changé, simplement jalonné de bouteilles cassées, de sacs plastiques pris dans les barbelés, de papiers gras. Il m'introduisit d'un coup devant un bestiaire qui n'avait rien d'enchanté.

La plage était devenue la scène d'un théâtre vivant, mais d'un genre spécial avec des acteurs et des actrices nus, échappés d'un cauchemar de Fellini. La nudité existait déjà, dans le temps, elle se cachait derrière une dune là-bas, à une lisière où se confondaient le tissu et la chair. Aujourd'hui elle était générale, se promenant indifférente. L'ambiance était sinistre. Chaque groupe, figé sur un territoire cerné par des détritus échappés des poubelles espagnoles commentait sournoisement le chaland qui passait et devenait absent dès qu'il approchait. Ce manège remplaçait les jeux de la plage et les cris des enfants. Il y avait l'imposition à tous d'une violence qui tenait à la laideur de la plupart des corps, La norme était aux bedaines tombantes, aux os pointus sous le muscle rare, aux seins pendouillards, à la cellulite géante ou à la maigreur cachectique, aux sexes broussailleux, parfois mollement excités d'être vus, le plus souvent honteux de se le permettre...

 

L’OBSERVATEUR-CONSEIL, UNE ACTIVITÉ D’AVENIR

Mon expérience, plusieurs témoignages, m’avaient, il y a longtemps, fait prendre conscience que l’évolution de la médecine avait transformé la relation du malade et du médecin. Le dialogue si singulier avait parfois même disparu. La machine faisant le diagnostic, la parole devient superflue.

Elle est pourtant utile, nécessaire. Le médecin trouve des informations qu’aucune machine ne lui donnera. Le patient exprime ses peurs, ses sensations. L’échange est réciproque, enrichissant, instructif pour l’un, curatif pour l’autre.

Ce constat m’avait fait rêver d’une nouvelle spécialité : l’observateur-conseil aux antipodes du médecin new-look, teknikon manager. Mon observateur-conseil (article paru dans Le Concours Médical 6-10-1985 - 107- 35 pp. 3333-3335) est resté dans les limbes mais son intérêt ne s’est pas évanoui.

L’observation médicale subit un sort curieux. Théoriquement l’objet de tous les soins, elle a un vécu moins glorieux. Le médecin polarise son attention sur la raison de la consultation. Son souci est immédiat. Il ne choque pas car il est aussi celui du client. Le médecin répond à une demande ou à la plainte par le geste, la parole qui la fera disparaître ou la mettra en sursis. Il agit en clinicien, en technicien et se sert peu de ces connaissances qui le font épidémiologiste, hygiéniste, nutritionniste, psychologue, environnementaliste, etc. ... Voudrait-il en faire bénéficier son malade que la consultation devenue interminable ne lui permettrait plus de vivre de son métier.

L’informatique laissait espérer que l’obstacle du temps pourrait être levé en laissant le consultant répondre à une batterie de questions défilant sur écran, la curiosité médicale s’étendant alors à des paramètres aujourd’hui négligés. La tendance actuelle se fait davantage vers l’utilisation de l’outil informatique pour la tenue du dossier administratif et l’archivage d’un résumé d’observation.

Tour à tour, le généraliste et le spécialiste ont aspiré à ce rôle. Le premier, comme médecin de famille, en a la possibilité. La stabilité de la société fige suffisamment les composantes pour lui permettre d’accumuler au fil des ans une connaissance de la parenté, du milieu social, des conditions de vie et des antécédents de tous ordres. Il situe d’emblée son patient dans le temps et dans l’espace de la famille, du village ou du quartier. Cet instantané vaut un long discours. Cependant la condition de l’exercice médical d’aujourd’hui permet rarement une telle approche.

Le généraliste est de plus aux prises avec une foule de petits et gros problèmes appelant tous une réponse rapide.

Le spécialiste a eu la même ambition dans l’étroitesse tout au moins du créneau où il oeuvre. L’évolution et sa formation concentrent en fait son attention sur un domaine, des gestes techniques et sur l’interprétation qu’il devra en donner. Les difficultés sont telles et le droit à l’erreur si limité qu’il lui reste peu de temps et de goût pour s’appesantir sur ce qui lui paraît difficile à appréhender.

Cette médecine pressée, à l’efficacité indiscutable, est le plus souvent suffisante. Le praticien a pourtant conscience que son assurance doit être comparée à la prudence des fondamentalistes qui essaient de déchiffrer la complexité de la conduite cellulaire et qui avouent une connaissance limitée, aléatoire. Ils savent bien qu’ignorant la subtilité du mécanisme à l’origine du processus athéromateux, de la mutation cancéreuse, de l’effondrement immunitaire, du déclenchement allergique, de la transformation schizophrénique, ils interviennent quand la thrombose est en place, la tumeur palpable, l’asthme installé ou la personnalité délirante. Ils font semblant de ne pas se choquer de l’inadéquation entre la réponse massive, tardive, aveugle et la finesse de la perturbation initiale.

Le but de l’observation

 

 Le but de l’observation devrait être d’essayer de rapprocher les deux termes, la finalité de l’écoute et de l’interrogation devenant la recherche de l’influence primordiale aiguë ou chronique isolée ou en faisceau qui a empêché ou activé un mécanisme, enclenché un processus.

Cette démarche lente, à travers les habitudes, les comportements, l’environnement, le métier, le caractère, élargit la curiosité médicale à des circonstances, des activités, des sentiments, des substances jusqu’à présent pas toujours retenues.

Cet oubli est même curieux car, instinctivement, nous savons bien que nous sommes faits de l’air que nous respirons, de l’eau que nous buvons, de la viande que nous mangeons et nous devinons que la qualité de ces éléments-là n’est pas indifférente à la nôtre. Nous sentons de la même façon que notre corps réagit à la colère, à la peur, à la joie, à la honte, au plaisir. Mais le médecin, parce qu’il ne sait pas apprécier, feint de les ignorer. Il a fallu attendre 1983 pour s’apercevoir que le deuil provoquait une dépression des défenses immunitaires qui expliquait l’augmentation de la mortalité et de la morbidité.

L’interrogatoire pourrait même s’élargir à l’infini de tout ce qui concerne le patient en incluant le passé dont le souvenir n’est jamais oublié et le futur car l’idée qu’on s’en fait influence le comportement d’aujourd’hui. Il serait mené à la façon d’une enquête et l’histoire et la géographie du client seraient détaillées à la recherche des éléments capables d’induire une pathologie ou d’avoir préparé celle en cours.

Des modèles existent. Certains médecins aux États-Unis refusent de traiter la maladie. Ils font, à l’aide de questionnaires, l’inventaire physique et psychique. La conclusion est souvent une invitation à changer le mode de vie. Les centres de dépistage de la Sécurité sociale et de certaines grandes entreprises ont une finalité approchante. Leur justification s’inspire de l’évidence qu’il vaut mieux éviter une maladie que d’essayer de la guérir.

Cette expertise, quelle que soit la structure qui s’en charge, cherche à découvrir les facteurs et les indicateurs de risque. Ils sont multiples et les épidémiologistes l’allongent de façon continue. Ils sont corrélés au mode de vie, à l’hygiène, à l’alimentation, au travail, à l’environnement, à la psychologie, à l’hérédité, à l’éducation.

Le discours précédent décrit un procédé logique. Son utilité mérite d’être comparée à l’effort qu’il suppose. Le Dr Travis, l’un de ces observateurs-conseils remarque[1] : «J’ai été surpris du faible nombre de gens qui veulent réellement examiner leur mode de vie et envisager des changements. Nous voyons une foule de personnes qui ont d’énormes problèmes mais qui ne sont pas prêtes à se donner le mal de comprendre et de changer».

Le dilemme de la prévention

Cette réflexion désabusée résume le dilemme de la prévention. Clairvoyante, elle devient exigeante et se heurte à la pesanteur humaine.

L’acceptation varie selon la nature du conseil. Il est facilement reçu et suivi si sa conséquence bienfaisante est immédiate : porter des lunettes, mettre une talonnette dans une chaussure pour rétablir un appui, soigner une hypertension artérielle ou oculaire, consulter pour une lésion cardiaque, ulcéreuse ou précancéreuse, un diabète ou une anomalie lipidique athérogène.

Mais l’ambition de l‘observateur-conseil ne se limite pas au dépistage de quelques anomalies, son analyse insidieuse et indiscrète a pour finalité la détermination des causes lointaines de maladies futures et hypothétiques. Les suggestions de ces conclusions-là sont autrement sévères et la contrainte a du mal à se faire oublier.

Ne plus fumer et boire exige une volonté sans faille et une lutte permanente qui remplissent de frustration et de malaises la vie pendant des mois et des années. Manger lentement pour un tachyphage suppose une concentration sur la mastication qui transforme le repas en corvée. Demander au cadre dynamique, ambitieux et pressé d’arriver qu’il lui faut - pour ne plus être aussi un candidat à l’infarctus - reconsidérer sa façon d’être et de vivre et changer ses rapports avec le temps est une exigence exorbitante.

Le changement d’habitudes peut être moins éprouvant s’il ne comporte qu’un aménagement : le carnivore acceptera de sacrifier un peu au végétarisme, le sédentaire apprendra à aimer l’activité physique conseillée, le sportif vieillissant et toujours enragé comprendra qu’il est devenu un vétéran.

L’observateur-conseil est encore facilement écouté, compris et souvent entendu. Il n’est plus tout à fait le bon samaritain montrant du doigt le danger ou la tare. Il remet en question l’image que son client avait de lui-même en l’accusant implicitement d’être en train de se préparer une maladie par un comportement ou des choix dangereux et imbéciles. L’adoption des mesures conseillées suppose une adaptation qui est en fait, dans certains cas, une véritable mutation sociale, physique et psychologique. L’illusion du médecin est de croire qu’elle est toujours possible et souhaitable. L’erreur est aussi de ne pas voir que l’individu souffre des tares de la société où il vit. Le médecin risque de confondre la victime et le bourreau, ce mauvais démiurge en forme de structure étatique, aveugle et sourde, trop grosse pour être vue.

Le futur silicosé n’avait pas le choix culturel, économique de ne pas descendre dans la mine, ni l’ouvrier de l’amiante de fuir l’atelier empoisonné par les fibres. Les citadins et les paysans n’ont pas le contrôle de l’air pollué par les gaz de voitures, les pulvérisations d’insecticides, d’engrais, les poussières des usines et des moissons. Chacun est obligé de boire parfois une eau nitratée, de manger l’alimentation qu’offre la cantine ou la grande surface et qui prépare le terrain, avec le label de tous les laboratoires d’hygiène, aux dégénérescences artérielles et cancéreuses. L’alcool et le tabac dont l’abus est général permettent de supporter la vie. L’appartement exigu, bruyant, mal aéré et mal chauffé ne peut être remplacé par un logement confortable, quels qu’en soient l’envie et le besoin. Ces examens illustrent l’impossibilité d’agir sur tous les aspects nocifs dès lors qu’ils échappent à la responsabilité directe. Même limité à ceux-ci, l‘observateur-conseil conserve pourtant un large champ d’exploration et d’application. Il englobe toutes les corrélations indiscutables et les paramètres dont il est sûr que la suppression ne dévoilera pas un dérèglement encore plus dangereux. Quel serait ainsi le bénéfice escompté en faisant arrêter de fumer un individu incapable de supporter le sevrage et qui se suiciderait ?

Cette conception du médecin-conseil est rétrécie par rapport à celle qui l’envisageait élargissant son interrogatoire à tous les aspects de la vie. Son utilisation aboutirait à un acharnement à tout vouloir changer, aussi inhumain que celui dénoncé aux approches de la mort.

Une activité d’avenir

Son rôle reste cependant irremplaçable car nous ne voyons personne capable actuellement de le tenir. Le généraliste qui est le plus apte et le mieux placé pour le jouer n’a pas le pouvoir de passer plusieurs heures à son accomplissement pour le prix d’une consultation.

Cependant son besoin grandira quand la médecine livrée toute entière aux mathématiciens réduira encore la part du dialogue. Le nombre de mots échangés lors d’une consultation en ophtalmologie, radiologie, biologie, gynécologie, dermatologie, chez le dopplériste, l’échographiste, le scannériste, annonce le silence de l’acte médical de demain. L’observateur-conseil deviendra le seul à savoir écouter, interroger, examiner un corps et non pas un organe, conseiller sans prescrire, sans opérer.

Son travail ne concurrencera personne. Les circonstances de la visite sont différentes et il se place en amont des confrères. Son avenir est donc immense et son activité deviendra la plus belle de la profession en mobilisant son client vers le mieux et le possible. Il saura aussi pousser son discours un pas plus loin en faisant réfléchir sur les automatismes dont nous ne nous savons pas les victimes et qui fixent un comportement, une attitude, une somatisation, nous rendent étrangers à nous-mêmes et nous détruisent.

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[1] Travis, Ferguson. Pourquoi sommes-nous dans le rouge ? J. Med. Voyages, 1979,10,18-20.

11.10.2007

TITINE, LE RETOUR

Ma résistance a des limites. Je cède à la prière de tous mes ami(e)s, inquiet(e)s, de mon silence qu’ils interprètent comme une absence. Ils m’ont demandé pourquoi moi, l’intarissable, je me taisais ; pourquoi moi, la graphomane, je n’écrivais plus. Je vais vous expliquer.
Vous m’aviez laissée abasourdie par le discours de Mouchette, cette petite peste déguisée en chatte dont je m’étais entichée au point de vouloir l’éduquer pour en faire mon alter ego, fidèle à nos traditions, à notre culture, à nos mœurs.
Ce fut pire qu’un échec. Non seulement je ne réussis pas dans mon entreprise mais Mouchette, avec une habileté démoniaque renversa la situation. Elle me ridiculisa tournant mon effort et tout ce que j’étais, tout ce que je faisais en dérision. Elle me décrivit comme une sanguinaire menant une guerre d’extermination contre le peuple sans défense des souridés, une obèse asthmatique.
A contrario, elle se décrivit comme une sainte Nitouche, une végétarienne, disciple de Gandhi, férue d’introspection, de méditation transcendantale et de je ne sais quoi encore.
Son discours fut un choc. C’était la première fois que je me trouvais en position d’accusée et la vie que je croyais riche d’émotions, de connaissances, de travaux, de curiosité aussi cruellement dénoncée.
Je percevais bien la partialité du jugement de Mouchette mais n’y avait-il pas une part de vérité dans ces dires ? Si ma vie me satisfaisait pleinement, je ne suis pas du genre à croire les choses immobiles. J’étais prête à me remettre en question. L’occasion était trop bonne. Mouchette n’avait-elle pas raison de se moquer de ma prétention, de mon activisme de ma cruauté ? N’y avait-il pas d’autres valeurs sur lesquelles fonder une vie ? Pourquoi ne pas tenter une reconversion, pour ne pas dire une conversion ? La décision fut vite prise. J’avais trouvé un maître à penser et à agir. De professeur je devenais élève et me mis à penser et à agir comme la Mouchette du sermon.
Du jour au lendemain je changeais de rythme, de régime, de comportement. Adieu les expéditions de chasse, les virées nocturnes, les agapes en tous genres, les lectures distrayantes, les siestes digestives. Je devins silencieuse, limitant mes déplacements, passant des heures l’œil mi-clos à faire le vide dans l’esprit pour en chasser les pensées futiles. Ce fut un combat de tous les instants car mon cerveau a horreur du vide. Il se remplissait aussi vite que je le vidais et je ne suis jamais vraiment arrivée à cet état de vacuité qui est, paraît-il, l’expression de la plus grande sagesse. Ma seule échappatoire était de tomber dans le sommeil où je retrouvais ma liberté. Je plongeais dans des rêves sanglants où, en compagnie de Mouchette, je faisais des razzias de souris. Je me réveillais avec des idées de meurtres et de violence qui je chassais avec difficulté.
La journée n’était pas seulement occupée par les efforts de contrôle mental, le chemin pour y parvenir passant par la respiration.
Je ne savais pas respirer, à ce qu’il semblait, mais parvenir à la respiration profonde - que l’on ne doit pas confondre avec la respiration naturelle - ne fut pas facile et je n’en ai même jamais compris toutes les subtilités. J’y renonçai vite car la méthode instinctive qui m’avait été livrée à la naissance était très performante.
La sérénité à laquelle je m’efforçais faisait mauvais ménage avec un ventre vide. Le remplir de bonnes choses avait été jusqu’à ma transformation une de mes priorités. Le contraire était beaucoup plus ardu et donna à mes journées une couleur aussi insipide que ce que je m’octroyais deux fois par jour. Je ne réussis pas à oublier la sensation de réplétion qui suit un bon repas, garantit une bonne digestion, justifie une sieste qui confine à la béatitude.
Ce furent des messages envoyés de l’estomac qui finirent par m’alerter. Leur teneur était simple. Ils disaient à peu près : « comment peut-on vouloir atteindre le bonheur en se privant de tout ce qui est bon ? ».
Je résistais aux tentations car vivre ne se confond pas avec manger. La nourriture est aussi spirituelle et je m’imprégnais de la sagesse de maîtres-penseurs. Là aussi je me heurtais à quelques difficultés car l’opacité de leurs pensées dépassait souvent mes capacités de compréhension. Par exemple : « Jamais la connaissance ne nous mènera à la Connaissance car elle supposera toujours l’opposition sujet/objet. Quand ils disparaissent alors seulement la véritable connaissance descend» (in J. MASU, Cheminements, Fayard, 1978 p.20).
Après ce genre de lecture, une idée venue de je ne sais où me titilla : comment de phrases obscures pouvait jaillir la lumière ? Je me triturais beaucoup les méninges pour extraire de ce fatras l’illumination qui, paraît-il, avait un jour embrasé l’esprit de ces illuminés.
Consciencieuse, je m’appliquais avec persévérance à suivre cette nouvelle voie. J’espérais qu’elle allait m’apporter une révélation, une autre façon de voir la vie, le monde. Elle allait me permettre d’atteindre une autre vérité, de révéler en moi des horizons, des possibilités que j’ignorais. J’attendais ce moment avec espoir. Tant de sacrifices devaient nécessairement changer mes perceptions, mes perspectives. J’attendais ce moment sans trop d’impatience car je me rappelais la sentence d’un connaisseur selon laquelle « il fallait donner du temps au temps ».
Même si mon regard était tourné vers l’intérieur, je n’étais pas sans m’apercevoir que Mouchette aussi se transformait. Son physique d’abord, et en proportion inverse du mien. Sous l’effet du régime inspiré de préceptes hindouistes, j’avais réduit de beaucoup mes apports caloriques. J’étais donc en train de perdre mes rondeurs et recouvrir petit à petit la silhouette qui, dans mon jeune temps m’avait valu d’être comparée à Claudia Schiffer. Il manquait seulement à la malheureuse mes somptueuses moustaches.
Dans le même temps Mouchette s’arrondissait d’une telle façon que je me demandais ce qui lui arrivait. Intriguée, je décidai de l’observer en tapinois. Je ne fus pas longue à en comprendre la raison. Profitant de ma retraite mystique, elle avait investi la maison et passait son temps à faire la cour aux maîtres. Se frottant à eux, ronronnant, sautant sur leurs genoux à la moindre occasion elle avait entrepris de les séduire pour s’en faire des esclaves.
L’étape suivant fut encore plus éprouvante pour moi. J’ai l’ouie fine et même loin, dans la cour et essayant un asana particulièrement retours – le padmasana, les connaisseurs apprécieront – j’écoutais des miaulements plaintifs qui disparaissaient après un bruit de cuillère. Elle sortit quelques minutes plus tard, l’air béat et se dirigea d’un pas pressé vers le grand tas de sable qu’elle fréquentait avec assiduité. Ainsi donc nos chemins divergeaient. Dans le même temps que je dépérissais, dans un effort de sainteté, elle s’engraissait.
L’esprit trop pénétré par mon effort pour comprendre la spiritualité extrême-orientale, le corps trop affaiblie par mon jeûne, j’avais eu du mal à comprendre le piège que Mouchette m’avait tendu et dans lequel j’étais tombée. A la façon qu’Orgon apprend la duplicité de Tartuffe, mon sang ne fit qu’un tour ; brusquement dessillés mes yeux évaluèrent la situation. Je compris que Mouchette faisait partie des hypocrites qui se vantent d’être vertueux pour se rendre respectables et font le contraire de ce qu’ils ont fait croire ; ceux qui disent défendre les pauvres pour, devenus puissants, gaspiller l’argent public ; ceux qui disent « bienheureux les pauvres d’esprit» et se font appeler « monseigneur » ; celui qui se dit héritier d’un pauvre pêcheur et habite un palais ; ceux qui disent vouloir le bien de tous et défendent leur féodalité. Mais je m’égare, revenons à notre Mouchette, l’hypocrisie faite chatte. Il fallait que je la confonde et que je fasse éclater au grand jour la vérité. Ce coup de tonnerre m’avait réveillé d’une belle façon. En un éclair je redevins ce que j’avais été et compris toute l’inanité et la vanité de l’entreprise.
Mon plan fut vite prêt. Moi aussi je pouvais tromper mon monde si on m’y contraignait. Pour ne pas l’alerter, je ne changeai rien à mes habitudes et continuai à m’abîmer dans mes exercices spirituels, ma vie contemplative et mon régime de famine.
Mouchette avait un train-train qui variait peu. Elle dormait beaucoup entre ses repas, limitait ses promenades au tas de sable et, courtisane, recherchait la présence des maîtres pour de spectaculaires manifestations d’affection.
Le piège ne fut pas difficile à mettre en œuvre. Celle qui m’avait détournée des bonnes choses allait révéler sa vraie nature. Je n’avais rien perdu de mon habileté guerrière. Profitant d’une escapade dans le prè, je trucidais sans remords ni attendrissement une petite souris, dodue à souhait et dont, en d’autres temps je n’aurais fait qu’une bouchée.
Je déposai cette mignonne petite souris qui paraissait dormir, la pauvre chérie - s’il n’y avait pas eu une petite goutte de sang qui perlait sur son cou - sur le trajet que Mouchette n’allait pas tarder à emprunter. En chatte d’habitudes sans fantaisie ni humour, elle ignorait le plaisir des nouveaux chemins.
Une demi-heure plus tard, elle apparut, franchit la grille et buta sur mon offrande. Elle s’arrêta surprise, méfiante. Elle savait ce que c’était, y avait goûté quelques mois auparavant, sur mon instance et affecté ne pas aimer car, contraire à sa philosophie, à son éthique. Je me rappelle encore chaque terme de son réquisitoire implacable.
La situation avait changé. Son appétit n’était plus celui qu’elle avait prétendu avoir. Elle avait pris goût aux croquettes, aux mousselines de poulet, de saumon, de rognons, de lapin. Les mousses, les terrines, les bouchées fourrées d’une sauce onctueuse ou enrobées d’une fine gelée avaient pour elle autant de séduction que celles qu’elle avait prétendu avoir pour les nourritures spirituelles qu’elle trouvait chez les sages de l’Orient.
Cette fois-ci l’odeur était différente, l’aspect sauvage mais le tout réveillait en elle des envies qui venaient de très loin. Sa vraie nature, celle qu’elle avait fait semblant de rejeter, revint au galop avec une force incontrôlable qui dut la surprendre elle-même. Elle planta ses dents dans le cadavre exquis, le maintint fermement avec ses griffes pointues et se mit à la dévorer sans barguigner, comme elle savait le faire depuis toujours sans avoir besoin de mes leçons.
En 30 secondes il n’y avait plus rien à voir si ce n’était une grosse chatte repue, satisfaite et pas du tout écoeurée de ce cadeau tombé du ciel.
La gourmandise te perdra Mouchette, fut ma conclusion. Son attitude m’avait confirmé tout ce que je pensais maintenant. Elle n’avait jamais été végétarienne, sa non-violence était inventée et seulement l’expression de sa paresse car la chasse est un sport qui oblige à prendre des risques, à se fatiguer.
La routine fut vite prise : je pris l’habitude de déposer matin et soir une souris fraîchement occise sur son passage et elle en devint vite addicte.
J’attendais le moment où nos maîtres allaient découvrir les nouvelles habitudes de la chatte qui m’avait remplacée dans leur affection. Je ne doutais pas de leur réaction horrifiée à la vue de Mouchette se gorgeant de viande crue, de viscères et très loin de la chatte civilisée pleine de civilité dont elle donnait l’image.
Le hasard fit la rencontre et eut le résultat espéré.
Je sortis ce jour-là de ma retraite, de ce cauchemar de fausses promesses, de postures insensées, d’ésotérisme creux, ce galimatias de pseudo révélations. Je fis mes adieux à la disette, à la contemplation, à la paresse, à l’inertie, à la rumination. Je retrouvai le monde réel, celui où les mots ont un sens, où les odeurs, les saveurs, la gourmandise, la satiété ne sont pas des pêchés, et le surnaturel réservé aux surhommes. Mouchette m’avait donné une leçon que je n’ai pas regrettée : comment ne pas être dupée par les apparences.
J’ai retrouvé toutes mes bonnes habitudes, mes amis, mes maîtres, la nature, mes plaisirs grands et petits. Je les redécouvre avec émerveillement, très contente de m’être sortie à temps et indemne du piège machiavélique de l’infâme Mouchette. En fait je la plains, la pauvre car sa méchanceté doit lui pourrir la vie. Je la croise sans animosité et si elle veux faire la paix, je suis prête. Pour le moment je rattrape le temps perdu à faire des sottises. Je suis donc très très occupée et dois vous quitter car j’ai mille choses à faire.
Avec toutes mes amitiés,
Titine, la rescapée de la secte des sots.

07.10.2007

LE SUCCÈS FAIT MIEUX VENDRE QUE L’ÉCHEC (Suite)

En juin dernier, CHALLENGES avait publié un article sur les Eldorados où il fait bon de s’expatrier.

Je m’étais étonné que les échecs de l’expatriation aient été ignorés. La lacune est partiellement réparée puisque dans son numéro du 4 octobre Challenges nous apprend que « les Français déchantent au Québec ». Les difficultés s’additionnent pour ceux qui pensaient pouvoir y travailler, y vivre, s’y soigner. La quarantaine d’ordres professionnels verrouillent l’accès aux professions et sans diplôme canadien on ne peut exercer. Il faut reprendre les études, changer de métier ou travailler de façon clandestine.

Les problèmes sont aussi relationnels avec les canadiens et se soigner n’est pas très simple. Le système de santé canadien n’est plus ce qu’il était et est classé à un médiocre 30ème rang mondial par l’OMS.

Le consulat français à Montréal estime qu’un français sur deux rentre après quelques années. On ne sait pas combien rentrent au bout de quelques mois.

Le souci d’objectivité est plus net que lors du précédent article. On peut regretter son imprécision et l’absence de témoignage de l’un de ces français parti plein d’espoir et revenu déçu. Son expérience m’intéresse plus que celles qui nous avaient été contées à la façon d’un film hollywoodien.

Pourquoi se limiter au Québec ? La Belle Province et un mauvais exemple. On y parle français, il y a une petite parenté et on peut l’espérer un préjugé pas complètement défavorable pour les cousins français, et la mentalité n’y est qu’à 99% américaine.

Mais qu’en est-il des USA, de l’Australie, ces soi-disants paradis pour les expatriés ? Les obstacles à y travailler, à y vivre, à s’adapter à un art de vivre aux antipodes du nôtre, à la déification de l’argent, à la rudesse des rapports sociaux, à l’amabilité fondée sur l’intérêt, à des climats où se succèdent dans la même année – avec des amplitudes que l’on n’imagine pas – les cyclones, les inondations, la sécheresse, les incendies.

Mais de tout cela, n’en parlons pas, c’est trop politiquement incorrect, doit-on se dire à Challenges.

LA PREVENTION... UNE MALADIE DE LA SANTE ?


Il y a plus de vingt ans j’avais publié dans une revue un petit article intitulé « La Prévention, une maladie de la santé ». En le relisant aujourd’hui, je constate qu’il reste d’actualité. La médecine a peu changé, la prévention reste toujours la tarte à la crème du discours officiel, le trou de la Sécu est de plus en plus un trou noir qui englobera tout. Un peu de médecine-fiction ne peut aggraver la situation, même si le pire est à venir si j’en crois ma prémonition…

Le traitement était l’exigence; aujourd’hui l’idée même de maladie est haïe et la prévention devient la priorité. Elle paraît la solution à la crise qui menace d’engloutir le système de santé. Une vaccination anti-tétanique coûte moins cher que le tétanos. L’abstention tabagique peut faire l’économie d’un cancer du poumon, d’une artérite, d’un infarctus. Un nettoyage des dents après chaque repas évitera le dentier à 50 ans, etc. La réussite d’une telle politique suppose la correction des facteurs de risque, l’assainissement de l’environnement. Quelle est la révolution qui a exigé autant de l’individu et de l’État ? On comprend leurs hésitations.
La médecine, elle, est capable, dès maintenant, de faire la part du travail qui lui revient. Elle en a la technologie et le savoir. Nous voudrions montrer à quel scénario la logique du système pourrait conduire.
La prévention passe par le dépistage. Il œuvre depuis longtemps et peu y échappent dans les dispensaires, la médecine scolaire, la médecine du travail, les bilans de santé, etc. Le rituel était économique : un examen rapide, un interrogatoire succinct, une prise de tension, une graphie pulmonaire, une urée, un cholestérol, une glycémie, une sérologie avant le mariage. Cette routine rustique découvrait parfois une tuberculose, une syphilis, une hypertension, un diabète. Mais les mailles du filet étaient larges et la pêche jamais miraculeuse.
Un dépistage moderne, condition d’une prévention efficace avant l’infarctus, le ramollissement cérébral, le cancer, relève d’une toute autre méthodologie. Il ne s’agit plus de voltigeurs légers mais d’artillerie lourde. Cette évolution est illustrée par l’exemple des maladies cardio-vasculaires. Hier, un sujet inquiet et voulant connaître l’état de son cœur était interrogé, examiné cliniquement, avait un électrocardiogramme de repos et parfois d’effort, une radioscopie du cœur; un dosage du sucre, du cholestérol, de l’acide urique était demandé si quelques troubles métaboliques étaient suspectés. La conclusion négative ou positive tombait après ce bilan et chacun s’en contentait. Le prix à payer était minime : un K12 ou un K16, un Z2 et les quelques B de la biologie.
Aujourd’hui et encore plus demain le même sujet avec la même inquiétude ne se satisfait pas d’un électrocardiogramme et de quelques questions. Il en connaît les limites aussi bien que le médecin et des réponses rassurantes ne le rassurent plus. La fiabilité du diagnostic passe par le recours à une technologie qui combine tous les tics à la mode. Un enregistrement de l’activité électrique de son cœur sera fait pendant 24-48 heures et l’ordinateur l’interprétera en quelques minutes. Il préfigure le Holter miniaturisé et implanté qui, en permanence, via un satellite, renseignera l’ordinateur central de la santé publique, assurant en retour le traitement ambulatoire instantané.
Le coût de cette surveillance est actuellement de K40 (460 F) pour 24 heures. Le contrôle des axes artériels à la recherche des rétrécissements ne peut plus se faire sans doppler, échographie, pléthysmographie, périflow quand on veut se limiter au plus économique.
L’autre grande pathologie dévoreuse est le cancer. Sa mythologie est devenue celle du minotaure. Aucun effort n’est superflu pour se libérer de la peur de l’avoir. La technologie est là aussi à pied d’œuvre et peut répondre à la demande.
Chacun, dès la quarantaine se livrera dorénavant au rite de la rectoscopie, de l’endoscopie, du lavement baryté à double contraste pour innocenter le gros côlon. Les aspirations bronchiques, gastriques à la recherche de cellules malignes permettront peut-être d’échapper à la prise directe de photographies en attendant la découpe au scanner ou l’analyse moléculaire de la résonance magnétique. La palpation du sein apparaît vite comme un geste archaïque et là encore la batterie de mammographie, thermographie, xérographie doit donner une réponse.
L’analyse des troubles métaboliques ne pourra plus valablement être limitée à l’examen d’une constante à un moment arbitraire. L’étude sera dynamique et dans le continu du nycthémère, le problème étant de savoir quand et si l’on peut l’arrêter.
Ce survol de ce qui est déjà chaque jour un peu plus le contrôle préventif des principales maladies montre ce que l’assuré sain et désireux de se le voir confirmer peut obtenir de son système de santé et à quel prix. La structure éclaterait cependant si chacun usait de ce droit. Mais la mentalité commune n’a pas atteint cette conscience et l’éducation pour la santé n’a heureusement pas les moyens de sa prétention. L’asphyxie serait immédiate comme la banqueroute; on s’apercevrait que l’individu en bonne santé qui cherche seulement à le savoir coûte aussi cher que le malade qui demande à guérir.
L’apocalypse financière où conduit une prévention utilisée par tous les ayants droit n’est pas la seule perspective. Une intervention aux conséquences incalculables doit être posée. Une société mobilisée sur cet objectif pourrait assumer cette revendication et en payer le prix. Mais est-on sûr que la santé en serait réellement bénéficiaire ? Ne peut-on pas craindre que la certitude d’une sécurité parfaite régie par l’ordinateur de la santé publique n’aboutisse à mettre au repos le système de défense de l’individu lui-même et à la création d’un nouveau type de syndrome immunodéficitaire acquis qui n’épargnerait que des marginaux non branchés ?

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