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26.03.2008
CONVERSATION PRIVÉE
La conversation est un art délicat et qui, pour LIN Yutang obéit à des contraintes strictes. Un lieu agréable, un temps propice, des hôtes de choix et de vue agréable, des vins qui délient les langues.
L’autre soir les conditions étaient remplies ; des vieux amis, encore jeunes, une salle à manger confortable, à la bonne température. Le repas avait été consistant et léger, le Chinon bien chambré et de la bonne année. Tout était pour le mieux, la suite s’annonçait bien. Le débat fut lancé dès la dernière bouchée du dessert avalée. Une fois expédiées les inévitables nouvelles des enfants, des amis et qui heureusement pour tout le monde étaient bonnes, on en vint aux spectacles, le théâtre, ciné, concerts. Le sujet fut vite épuisé faute de munitions ou par honte d’en parler. Vint le temps des lectures, sujet inépuisable, moins risqué que celui de la politique intérieure et extérieure. On peut l’aborder l’âme sereine. Par principe et pour ne pas nous répéter, je commence toujours par ordre alphabétique. Antoine de St Exupéry occupa peu de temps. Aucun inédit n’avait été découvert. L’aviateur allemand qui avait abattu son P-38 Lightning le 31 juillet 44 en Méditerranée venait de se faire connaître. Il ignorait le nom du pilote de l’avion quand il était en train de l’effacer de la carte du ciel. « Si j'avais su que c'était Saint-Exupéry, l'un de mes auteurs préférés, je ne l'aurais pas abattu ». Il y avait peu à dire, si ce n’est une minute de silence à la mémoire du grand prince.
Je faillis enchaîner sur Ambrose Bierce et son Dictionnaire du Diable que je venais d’exhumer et dont j’avais quelques horreurs en mémoire. Du genre « la vieillesse : prolongation peu commune de la crainte de la mort ». J’allais les lancer à la cantonade, sûr du succès, quand je me rappelai que notre ami préférait Dieu au Diable. Étant l’hôte, je ne pouvais décemment heurter mon invité de la sorte. J’escamotai Bierce avant de faire l’impair. Dans le C, Cioran était incontournable. Patatras, à peine je lançai le débat sur les Syllogismes de l’Amertume, un joyeux livre, plein de pensées revigorantes, du genre : « Chaque jour est un Rubicon où j’aspire à me noyer » ; « S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach c’est bien Dieu » ; « La tristesse, un appétit qu’aucun malheur ne rassasie », que la femme de mon ami explosa : « Cioran, ne m’en parle pas. L’horreur à l’état pur. Il n’aime rien ni personne. Toute une carrière littéraire à s’ausculter le nombril, à n’en sortir que de la bile. Il a fait commerce de son suicide sans jamais passer à l’acte, acharné qu’il était à nous déprimer ». Mon grand homme rapetissait à grande vitesse. Je tentais de le défendre : « Oui, mais il est mort comme il n’aurait pas aimé, dans son lit ». L’idée de ne plus en entendre parler la réconcilia d’un coup avec le génial grincheux et la conversation reprit, apaisée, tranquille sur des sujets moins fâcheux, du moins je le croyais.
Je lançais mes provocations habituelles dans l’espoir de réfutations imparables, la décadence de la France, de l’Europe, la prévention, ce boomerang impossible, les enfants, ces bien-aimés si mal élevés, les papesses, les palais épiscopaux, etc. as usual, dit-on au Nord, como de costumbre au-delà de Rio Grande, la réaction ne me déçut pas. De la lumière sur une plaque sensible. Un peu de Chirac sur du Sarko, de l’eau sur le feu, de l’alcool sur la plaie, le poil se hérisse, la bouche devient sèche, la pupille se rétrécit, l’adrénaline se déverse, le ton monte, la défense s’organise, la contre-attaque est déclenchée avant même que l’arme soit fourbie. Le débat se conclut dans la confusion générale, un brouhaha qui réveilla Titine. Thor, sorti brutalement d’un rêve, aboya par réflexe ; Trice lui sauta à la gorge pour le faire taire et ne pas réveiller sa maîtresse qui s’était assoupie, profitant d’un instant de silence ; moi qui reprenais mon souffle, eux qui unissaient leurs forces.
Ce fut une conversation comme je les aime, franche, ouverte, un vrai dialogue, façon monologue mais qui fait réfléchir et rêver à d’autres.
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22:20 Publié dans Débats | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Conversation, conditions, Cioran, provocations, monologue
Commentaires
Fauteur de troubles, va !
Ça sait que faire dans la blagounette, semer la zizanie, déterrer des ouvrages subversifs et manger des gâteaux - tous les gâteaux si j'ai bien compris et produits assimilés avec - et ça voudrait trouver un boulot sur le tard dans le CAC 40 ?
Mais je vous vois plutôt paré pour un poste d'administrateur moi, Mossieu ! D'ailleurs, un p'tit Havane de temps en temps, ça ne peut pas vous faire de mal (ça pourrait pas fumer plus que sans).
En tout cas, ça m'a l'air de promettre les dîners, par chez vous, et ça donne plutôt envie. Et sinon, vous êtes sûr que l'année ça compte aussi pour le Chinon, ou c'est juste comme quand je regarde machinalement le millésime sur mes bouteilles californiennes ?
PS 1 : Et quand je pense que ça réveille même les chiens, ces histoires, et les chats avec. Espèce de brute épaisse.
PS 2 : Cela dit, je pense que les premiers contents quand on quittera German Village à Columbus, ce sera les chiens du quartier vu que je perds pas une occasion de les taquiner les pauvres bêtes - encore que, bêtes, c'est sûr, mais pauvres les toutous, dans ce quartier, faudrait quand même voir.
Ecrit par : Olivier | 26.03.2008
Olivier,
Le Sheriff du corner va être content ! Le serial dog killer des grandes plaines du Midwest quand vient la nuit avoue. Mes soupçons étaient fondés. Un faux témoin vous avait pris en photo en train d’étrangler un brave dogue dans un château de paille de Normandie. Mais l’amour du hot-dog était trop fort, vous avez continué votre carnage. Quand est-ce que vous allez vous décider à suivre mon exemple et cesser d’alimenter The Chinese Paradise - de l’autre corner - en viande fraîche ?
P.S. 1/ Je phosphore mais sans fumée. Ma tabagie a toujours été passive et mon hygiène de vie boycotte, comme Bush, le Havane. Je ne m’autorise qu’un Cuba libre le jour de la fête nationale.
P.S. 2/ Rien ne vous fait peur, pas même un dîner aux chandelles noires, à Rillé, avec un Chinon sans âge déterminé. Vous verrez la différence avec un Chinon millésimé.
Ecrit par : Daniel | 27.03.2008
La première visite du blog de Daniel me met devant le portrait attendrissant d'un enfant au visage éveillé, ouvert, dont on ne peux deviner le caractère si rebelle qu'il deviendra.
L'art de la conversation si délicat à maîtriser n'est t'il pas la forme la plus aboutie et la plus esthétique du domaine cognitif (je reprends mes cours, cognitif=pensée consciente qui conçoit). Tenir une conversation exige des ressources intellectuelles, la connaissance d'un sujet, le partage de son intérêt, la perception, l'écoute. Il n'est pas déraisonnable de choisir un sujet très ordinaire pour enrichir une conversation, ce qui peut épargner à bon nombre la peur de l'obstacle. Une bonne conversation libère un droit d'expression reconnu aujourd'hui à tous. Elle favorise l'estime de soi, l'assurance. Elle est la clé de l'épanouissement de son libre arbitre.
Ecrit par : Patrick | 28.03.2008
Patrick,
Merci pour ton commentaire sur l’art de la conversation. C’est en effet un exercice délicat et révélateur car même les silences disent beaucoup.
Tu as donc commencé l’exploration du journal. Je suis sûr que tu auras souvent l’occasion de te défouler. N’hésite pas à me démontrer mes erreurs, à rétablir la vérité ou à nous dire la tienne, en somme à engager une conversation vivante et sans le risque d’être coupé par un interlocuteur mal poli (tu en connais au moins un).
À te lire,
Ecrit par : Daniel | 29.03.2008








