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06.04.2008
LA MÉMOIRE HANTÉE
Je ne sais pas si vous êtes comme moi mais j’ai l’impression d’habiter depuis longtemps chez moi-même, dans une maison de famille, d’enfance, pleine de souvenirs qui ne me quittent pas où que j’aille, quoique je fasse.
Plus le temps passe, plus ils s’accrochent. Le grenier déborde, avec des malles pleines de jouets cassés, de soldats de plomb sans tête, de raquettes tordues, de vélos sans roues, de livres roses, verts, en vrac, écornés, de vêtements troués. Les débris d’une époque disparue, des ombres. Mais il suffit de les regarder, d’y penser pour que tout revienne, la piste redevient fraîche, familière. Et avec elle, toutes les excitations, les découvertes, les déconvenues, les bonnes, les mauvaises rencontres sortent de leur placard comme un diable de sa boîte. Les couleurs s’avivent, les trous se bouchent, les pages s’animent, les roues tournent, les soldats marchent au pas. Tout reprend vie.
D’autres pièces sont encombrées de meubles anciens, de vieux tapis, des tableaux, des lustres, des choses dont je n’ai plus l’usage. Elles sont déglinguées, mitées, les couleurs sont passées, les souris se sont régalées. Achetées sur un coup de tête, une publicité mensongère, un conseil d’ami, elles m’ont coûté cher. Heureusement, dans beaucoup d’autres il y a des objets inusables, quasi neufs et que je ne céderais à aucune brocante. Surtout des albums de photos jaunis, les corps sont guindés, les visages un peu flous. J’ai du mal à donner des noms. Quel jour le petit oiseau est sorti ? Mais il suffit de regarder et la scène se rejoue, en noir et blanc, sans le son. C’est dans ces temps d’inventaire que je me dis qu’il faudrait faire le ménage, un tri sévère. Évacuer toutes les vieilleries, faire place aux nouveautés, changer de décor, une rénovation de la cave au grenier est urgente. L’opération est bien nécessaire. Les parquets sont vermoulus, les portes ne ferment plus, les gonds grincent. On voit mal à travers la pénombre, les toiles d’araignées. Des portes refusent de s’ouvrir, malgré tous mes efforts.
A quoi cette pièce pouvait bien servir ? Il n’y a pas d’ampoules au lustre. Les papiers sont indistincts. Tout y baigne dans un brouillard poussiéreux. Il y fait froid. Le genre d’endroit à passer à côté. La cuisine, elle, reste accueillante. J’y sens encore toutes les odeurs des tartes, des crèmes au chocolat, du pain perdu, des crêpes, des beignets, des confitures, j’entends coudre la machine. Mais on ne peut pas passer son temps à cuisiner. Il faut faire la vaisselle, l’essuyer, la ranger et s’occuper des choses moins appétissantes. Aller dans le garage, l’atelier, le débarras. Des trucs marrants y sont encore suspendus. On les reprend en mains avec plaisir. Des ciseaux à bois coupent toujours, des marteaux pourraient frapper si on en avait encore l’envie et la force. Beaucoup d‘objets sont rouillés, cassés, des pointes tordues, des boulons sans écrous, des limes toutes lisses et des machines ont rendu l’âme depuis longtemps. Elles encombrent, pourquoi sont-elles toujours là ? Elles ont fait leur temps. Elles devraient avoir quitté les lieux pour la décharge. Mais elles sont trop lourdes, rivées à l’établi, au sol. Incrustées, elles n’en démordent pas. Elles sont chez elles. Elles ont bien travaillé et gagné le droit à une retraite qu’elles revendiquent en paix. Vaincu, je les laisse à leur abandon.
Le gros œuvre tient encore mais pour combien de temps ? La poutre maîtresse fléchit. Les termites sont au travail. La toiture part en lambeaux. On aperçoit le lattis. L’enduit est décrépi. Il y a plein de rides et de fissures sur la façade du devant. Les canalisations fuient. Les soudures ne tiennent pas. J’ai essayé les nouveaux tuyaux, du polypropylène mais ils ne collent pas sur les anciens en cuivre et ça recommence à goutter. Même l’installation électrique n’est plus aux normes. Ça disjoncte sans arrêt et on est obligés de s’éclairer à la bougie. La nuit, on a l’impression de voyager en terre étrangère. Non, je vous le dis, cette maison a décidé qu’elle ne voulait plus de moi et qu’elle n’en pouvait plus. Il aurait fallu l’entretenir, soigner ses maladies, la ravaler, changer les huisseries, remettre de nouvelles ardoises, refaire les canalisations, les parquets, installer une domotique, une télésurveillance. Tout est en magasin, chez Leroy-Melin. Il suffit de changer de rayon, c’est à la portée d’un bon bricoleur. Mais, faire du neuf avec du vieux, est-ce bien raisonnable ?
Le chantier ne démarrera pas, même si la tentation est forte. Il est trop tard. Les maçons, couvreurs, plâtriers, plombiers iront ailleurs. Ici, ils joueraient les poseurs d’emplâtres sur une jambe de bois. Son temps est passé. La baraque est invendable, bonne pour la démolition ; rien à récupérer, pas un meuble de style, pas une dent en or. Les éboueurs arrivent, je peux vider mon sac avant de le poser.
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