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28.04.2008
QUESTIONS IMPOSSIBLES
La conférence de presse du président Sarkozy ne s’inscrira pas dans l’Histoire. Il avait peu de choses à dire car les faits parlent d’eux-mêmes. Ma surprise est venue des journalistes et des questions qu’ils n’ont pas posées. Connivence ? Indifférence ? Incompétence ?
J’ai été surpris de ne pas entendre poser les questions suivantes :
1/ La volonté de faire revenir la France dans le Haut commandement de l’OTAN est en rupture complète avec la politique étrangère de la France depuis de Gaulle et 1966. Elle marque un alignement sur les États-unis. Pourquoi n’en avez pas averti les Français durant votre campagne ? Pourquoi cela ne fait-il pas l’objet d’un débat au Parlement ?
2/ Vous avez dit considérer le droit de grâce du président comme un reliquat de l’Ancien Régime et ne pas être d’accord avec son principe. Décider seul de l’envoi de renforts en Afghanistan, n’est-ce pas faire preuve d’un pouvoir absolu qui doit tout à la monarchie et rien à la démocratie ?
3/ Lors de vos rencontres avec les partenaires européens vous n’êtes pas avare d’embrassades, d’accolades, de poignées de main, de regards ravis mais, si la forme est spectaculaire, très médiatique, pourtant vous donnez l’impression que nous n’avons pas de politique européenne. Quelle est-elle ?
4/ Vous continuez de dire qu’avec vous la France après 50 ans d’immobilisme a enfin trouvé l’homme qui allait la remettre au travail et l’engager dans le 21ème siècle. Soit, mais la constante est, en France, que les réformateurs se réforment très vite, vous le premier :
- les propositions de Monsieur Attali sont – apparemment – enterrées. Vous n’en parlez pas ;
- il a suffi que les taxis manifestent pour que vous décidiez que la profession resterait en l’état ;
- la diminution de la dette va dépendre du départ à la retraite des fonctionnaires non remplacés ; et, pendant ce temps, vous continuez de l’augmenter.
5/ Qu’en est-il de votre engagement auprès des ouvriers de Gandrange ? Tiendrez-vous cette promesse ? Si non, dites pourquoi.
Etc., etc.
Ces journalistes, confrontés au pouvoir, en disent long sur la profession.
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24.04.2008
COUP DE CŒUR
J’ai attiré votre attention sur le blog du docteur Yvon GOUEL. C’est un esprit éclairé avec une réflexion originale qui ne se limite pas à la médecine et dont témoigne son travail sur « Les causes biologiques du chômage ». Pour en saisir toute la logique, il faut lire l’article intitulé « La complexité du vivant expliquée simplement ». Il réussit la gageure de dérouler la suite des évènements nés du chaos et du hasard depuis le Big Bang et jusqu’à l’intelligence. Cette course de plus en plus rapide fait voyager de la physique atomique à la chimie moléculaire puis à la biologie, à la physiologie, à la sociologie et enfin à la philosophe. Notre guide a la main sûre, ses connaissances sont profondes. Il ouvre des perspectives. Il n’y a que ceux qui croient aux miracles qui resteront sceptiques. Ils sont pourtant comblés car ils y trouveront la raison des religions.
Pour y accéder, une fois ouvert le portail de : http://www.cardioblog.fr cliquez sur « Présentation ».
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19.04.2008
INDÉCENCE
François Nourissier, ex-monsieur Goncourt, fait dans les hebdos la promo de son dernier livre. Il y raconte la descente dans les enfers de l’alcoolisme de son épouse. Le sujet est glauque à souhait. Il y décrit les souffrances du couple, ses déchirements, l’accoutumance à la haine ordinaire, enfin, tout un ragoût de mauvaises humeurs. Le personnage dans sa solitude et avec son Parkinson est pitoyable à souhait, il parle difficilement mais la plume est alerte et l’admiration de celui qui recueille le propos est inconditionnelle : «... l’un des plus beaux livres… »… « Le plus poignant… » (L’Express). « Un livre puissant, sécant, méchant, exclamatif.. » (J. Garcin, Nouvel Obs). Ils ne s’offusquent pas de l’étalage du drame intime, de sa commercialisation. Le marché de sentiments, de la sensiblerie, de l’impudeur se porte bien. Mireille Dumas, Delarue en ont fait leur fonds de commerce à la télé. Il est de bon ton, dans ces magazines, de prendre des airs pincés quand on évoque cette télé-là, nauséabonde. Par contre, dès que les sanies s’épanchent dans les livres, qu’elles coulent dans les pages d’un écrivain, cela devient, pour peu qu’il soit révéré, de l’art, que dis-je, du Grand Art. Et si, en plus la femme vient de mourir, le fils vient de mourir, le grand homme est proche de sa fin, en souffrance de tout, quel régal ! Tout lui est permis, rien ne lui sera reproché et surtout pas son indécence. Elle aura permis au requin de service une rubrique tellement enlevée, tellement organique, à faire pleurer.
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14.04.2008
COUP DE COEUR
Je viens de découvrir le blog d’un homme très étonnant, au parcours exceptionnel, aux passions et dons multiples, à l’intelligence lumineuse : http://www.cardioblog.fr .
Il n’intéressera pas seulement les médecins. Sa dernière note, consacrée à ce qu’il appelle « Les causes biologiques du chômage » est une réflexion que je vous engage à lire tant elle donne une explication plausible au chômage. Elle se démarque par son originalité et sa pertinence de tout ce que j’ai entendu et lu sur le sujet. Il nous décrit d’une manière qui paraît irréfutable le mécanisme en œuvre et son évolution à venir. Sa démonstration ouvre des perspectives qu’il convient de connaître pour en prendre conscience et, pour ceux qui ont des enfants, les y préparer.
Il part de l’idée que la société est un organisme vivant complexe dont l’homme n’est qu’une cellule qui n’a pas d’existence possible en dehors du groupe auquel il appartient. Les lois qui régissent cet organisme-là sont des lois biologiques qui incluent, sans s’y limiter, la physiologie humaine.
Il analyse le mécanisme du chômage dans nos sociétés qui deviennent de plus en plus complexes. Leur complexité répond à une loi de croissance exponentielle dont il montre le mécanisme et essaie d’évaluer la vitesse.
La base de son raisonnement est que les possibilités humaines de s’adapter à un milieu de plus en plus complexe sont globalement limitées par la génétique et que le chômage résulte de la complexité grandissante des métiers nécessitant des capacités d’abstraction. Capacités qui, dans une population donnée, ne sont pas des valeurs adaptables. Il y a donc, de ce fait, de plus en plus de gens qui deviennent inemployables, leur nombre ne pouvant que grandir avec l’avancée des technologies. La démonstration est brillante et simple à comprendre.
Les autres textes sont également très intéressants, vg. « Misère de la philosophie », « Les gènes, la violence et les religions »
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09.04.2008
L’IPIOP
Un ami m’a appelé un soir. Méfiant par précaution, il me demanda, déguisant sa voix par habitude : - « Qu’est-ce que cet Institut dont j’entends parler pour la première fois et qui donne des sondages avec une précision à double virgule ? Moi qui suis bien renseigné par profession, j’ai été incapable de répondre aux questions de la Direction. Elle est très agitée car ton Institut intéresse furieusement qui tu imagines. Qu’est-ce que tu peux m’en dire ? »
Une nouvelle fois je venais de foutre le bordel. Non seulement je révolutionnais le monde de l’Édition par une initiative dont il n’était pas sûr qu’elle se relèverait (Cf. « Une grande cause nationale »), mais, dans le même temps, j’inquiétais au plus haut niveau.
- « Cher ami, ravi de t’entendre. Viens à la maison, je vais t’expliquer ».
Un hélicoptère furtif du GLAM se posa deux heures plus tard, à l’ombre de la grange, sans réveiller le poulailler. Mon ami en descendit, rasant les murs, entra par une porte dérobée et s’assit, soupirant d’aise.
- « Ça fait plaisir de te revoir ». Moi, je ne change pas, je me reconnais sans effort. Mais lui, alors, méconnaissable. Son nez plutôt retroussé était devenu d’aigle. Rouquin, il était noir ébène. De teint plutôt palot, il avait la peau bistre, la barbe longue, les yeux noirs. Seule la voix était restée et la manière de vous serrer la main. Il la laissait pantelante, les métacarpiens fracassés. C’était bien lui. Il confirma.
- « T’inquiète ! Je reviens d’une mission en immersion dans les rues de Kaboul »
Je commençais, comme à l’habitude, par mon cordial spécial pour ami à la peine. Je redoublai le traitement pour faire cesser son tremblement, une conséquence sans doute d’un excès de thé noir dans les tchaikanas.
Il enchaîna direct: - « C’est quoi ce truc ? ».
Je riposte, toujours avide d’une conversation entre amis :
- « L’histoire est longue, t’as 5 minutes ?
L’IPIOP vient de loin mais sa création est récente. C’est un dissident de l’EMA qui l’a crée. Tu comprends déjà tout. L’EMA, l’école interdite, la crème de la crème, les surdoués de nos petits génies. Les recalés pantouflent à Polytechnique ou à Normal Sup. Chez eux, les supercalculateurs font grève, dégoûtés. Ce sont des extraterrestres, des extralucides. On leur doit tous nos succès et depuis longtemps : super phénix, les avions renifleurs, la piste de décollage du Charles de Gaulle, les abattoirs de la Villette, Malpasset, Beaubourg, la voie sur berges, la tour Montparnasse. Ils conseillent Sarkozy depuis peu. Bush les réclame. Ils sont capables de tout, ne doutent de rien, calculent tout, prévoient tout. Ils n’auront jamais de Nobel. Ils ne publient rien. Secret défense.
Tu sais que nous, les français on a le gène des mathématiques. On s’y illustre depuis l’antiquité. Tu vas me demander comment ça se fait ? Moi, par exemple, je m’y intéresse depuis toujours. Dès la onzième je maîtrisais la règle de trois. Je laisse mon esprit prendre la tangente. Je dérive à tout va et ne m’en laisse pas compter. Tu connais notre éducation nationale. Avide de résultats, faisant de la réforme continue sa règle de vie, elle démarre l’initiation aux maths dès la maternelle. Les assistantes ont reçu la formation idoine. Elles ont toutes, en plus de leurs aptitudes à changer les couches, à donner le biberon, un master en arithmétique. Les bambins et les bambines, dès leur sevrage apprennent à compter avec leurs menottes potelées et savent très vite que 1 + 1 font 2 ; que papa plus maman c’est un couple. Le stade de primaire devient rapidement élémentaire car on n’a pas de temps à perdre.
C’est le temps des additions, des multiplications, des divisions. Les soustractions, plus traumatisantes car apportant – quelque part – une frustration, sont abordées un peu plus tard. Tout commence par une réflexion sur le 2. 2 + 2 = 4 ; 2 X 2 = 4. La compréhension est rapide. Une fois le concept accepté, aucune église ne s’y oppose, aucune communauté ne se sent outragée. L’invention est Arabe. Cela aide beaucoup. La division par 1 pose un problème. On ne peut le cacher. 1 divisé par 1 fait toujours 1 ; multiplié par 1 fait encore 1 mais pourquoi 1 X 0 fait 0 ? Où passe le 1 ? Ce casse-tête a un mérite. Il permet une première orientation. Ceux qui refusent l’obstacle sont dirigés avec délicatesse, sans leur enlever leurs illusions vers des options où la réflexion mathématique n’est pas concernée. L’ENA pour eux est un garage accueillant. Leur incapacité à soustraire, additionner, diviser, trouve là à s’exprimer et plus tard on leur devra nos déficits, nos dettes, nos budgets en déséquilibre et Bercy en faillite.
Les autres, heureusement plus nombreux, vont dans les filières d’avenir où il faut savoir compter, mesurer, établir un devis, calculer les forces de traction, de résistance, doser, calibrer. Ils feront d’excellents charpentiers, maçons, plombiers, tailleurs de pierre, etc.
Débarrassés des idiots congénitaux, nos élèves abordent les mathématiques supérieures. S’ils maîtrisent le calcul différentiel des intégrales dérivées, les classes préparatoires à Polytechnique sont pour eux. Qu’ils en sortent à la botte ou au képis, ils intégreront, en rang serré, l’INSEE, une centrale d’achats, l’inspection des finances, un consortium d’eaux usées et sales, etc. Ceux qui auront su ne pas trop se fatiguer en raves parties, en rallyes dans le 16è, ou en mauvaises habitudes, finiront dans le front office d’une banque de la place de la Bourse ou dans la back room d’une autre du Marais.
Tout ça pour te dire que ceux dont je viens de parler ne sont pas concernés. Seuls ceux avec la cervelle surdimensionnée par un lobe fronto-pariétal surnuméraire dédié aux mathématiques nous intéressent. Ils sont faciles à repérer avec leur protubérance occipito-frontale, une espèce de petite banane du genre fressinette que la vulgate appelle la bosse des mathématiques et que, pour les paléontologues, serait un souvenir du crétacé. Ce sont eux qui vont se retrouver à l’EMA, (l’École de Mathématiques Appliquées). Ils y mathématisent un niveau qu’ils sont les seuls à comprendre. Pour eux c’est une tour d’ivoire, pour nous une tour infernale. Quelques uns s’en échappent, cessent de calculer, se remettent à penser et, comme il faut bien vivre, font travailler les autres.
De là sort l’IPIOP, ce concept New Deal pour un New World. Sa précision extrême permet la double virgule. Tu sais bien qu’un sondage est une somme de mensonges. Il faut aller dans le sens du client qui cherche surtout à se rassurer. On interroge un panel représentatif mais qui répond ce qui lui passe par la tête ; soit il veut faire plaisir ; soit emmerder. Mais surtout pas dire ce qu’il pense, surtout que le plus souvent il ne sait que penser. Il n’a plus l’habitude. Le sondage est un simulacre qui convient à tout le monde. L’argent est bien dépensé, bien gagné et fait tourner la machine. Même les sondés sont contents, eux qui attendent les résultats pour savoir ce qu’ils devront faire ou croire.
Avec la perception intuitive on est passé dans une autre dimension. On pose toujours des questions, le recueil se fait par contact direct, en chair et en os, car ce qui compte ce n’est pas la réponse mais la façon et la réaction à l’interrogation : la mimique, les temps d’hésitation, l’accélération du cœur, la transpiration, le regard qui erre, les rides au front qui se font, se défont, les lèvres qui s’agitent, même pour ne rien dire, les dandinements des pieds, les mains qui bougent. Tout importe, tout est analysé, disséqué, transformé en paramètres à valeur variable, en équations à multiples inconnues. Et, de l’apparence, on extrait la vérité. Tout est enregistré par une caméra multifonction: son, image et le reste. Un logiciel super pointu mouline les données. Rien à voir avec le vieux détecteur de mensonges des amerloques car il y a un plus qui fait appel à la nanotechnologie dont on ne sait rien et qui fait la différence.
Te voilà aussi renseigné que moi. Les possibilités sont immenses, effrayantes. On ne lave pas le cerveau, on l’essore ».
Surpris, content, inquiet, mon ami se leva, remercia, s’envola. Dans une carte postale reçue hier, il me dit qu’il a repris du service à un arrêt de bus à Kaboul. Son rapport a été très mal accueilli. On ne veut surtout pas connaître ce que pensent réellement les gens, la vérité étant trop dangereuse. Il me dit en post-scriptum de ne pas m’inquiéter pour lui ; même si le terrain est miné, il y est plus à l’aise que dans son bureau à Paris.
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08.04.2008
LE FACTEUR (Z) AILÉ
Je viens de vivre une première qui fera date. Enfin un service public s’engage dans la lutte contre le réchauffement planétaire. - Un aparté si vous n’êtes pas trop pressé : est-on sûr qu’il n’est pas interplanétaire, intergalactique voire cosmique ? Sans que je leur en parle, les américains ont eu la même idée ; Ils préparent un débarquement sur Mars pour poser quelques thermomètres et en avoir le cœur net.
Ainsi donc un mardi matin d’une semaine trépassée, la dernière, je m’étais levé dès matines, poussé par je ne sais quelle urgence ou prémonition. J’ouvre les volets, m’accoude à la croisée - un moment pour poète insomniaque - la campagne encore dormante s’enveloppait d’une brume vaporeuse qui flouait le relief rugueux de ma devanture champêtre.
J’admirai d’un œil endormi cette nature encore morte et, au moment où j’allais refermer la fenêtre pour retourner me coucher, ayant oublié le pourquoi de mon lever précoce, dans un bruissement d’ailes, de claquements de bec, un roucoulis à réveiller le cochon qui sommeille chez qui vous voulez, vint se poser, avec la délicatesse d’un vautour-albatros atterrissant sur un écueil du détroit de Behring, un gentil pigeon voyageur. Il livrait à domicile en deux virées d’ailes un pli urgent posté la veille à Maubeuge. C’était le premier essai du nouveau service de Chronopost, inspiré du bon vieux temps de la marine à voile. N’entamant pas les ressources fossiles, le pigeon voyageur est le transporteur idéal avec son émission de CO2 de 0,5 mg aux 100 Km. Silencieux (sauf à l’atterrissage) à peine polluant (et son guano est un excellent engrais), joli à voir, il a tout pour lui. Cerise sur le gâteau, il est à usage unique, le prix du pigeon étant compris dans celui du timbre. Il tombait bien, moi qui tançais mon épouse depuis quelques jours pour qu’elle me prépare un pigeon en croûte de sel. Une spécialité qu’elle réussit à merveille une fois sur deux et celle-ci statistiquement était la bonne.
Tout le monde est content :
- la lettre arrive à bon airport ;
- la planète conserve ses hivers ;
- la poste supprime le préposé ;
- le pigeon n’a plus à se soucier d’un retour fatigant ;
- et moi et moi et moi qui profite de tout ça!
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06.04.2008
LA MÉMOIRE HANTÉE
Je ne sais pas si vous êtes comme moi mais j’ai l’impression d’habiter depuis longtemps chez moi-même, dans une maison de famille, d’enfance, pleine de souvenirs qui ne me quittent pas où que j’aille, quoique je fasse.
Plus le temps passe, plus ils s’accrochent. Le grenier déborde, avec des malles pleines de jouets cassés, de soldats de plomb sans tête, de raquettes tordues, de vélos sans roues, de livres roses, verts, en vrac, écornés, de vêtements troués. Les débris d’une époque disparue, des ombres. Mais il suffit de les regarder, d’y penser pour que tout revienne, la piste redevient fraîche, familière. Et avec elle, toutes les excitations, les découvertes, les déconvenues, les bonnes, les mauvaises rencontres sortent de leur placard comme un diable de sa boîte. Les couleurs s’avivent, les trous se bouchent, les pages s’animent, les roues tournent, les soldats marchent au pas. Tout reprend vie.
D’autres pièces sont encombrées de meubles anciens, de vieux tapis, des tableaux, des lustres, des choses dont je n’ai plus l’usage. Elles sont déglinguées, mitées, les couleurs sont passées, les souris se sont régalées. Achetées sur un coup de tête, une publicité mensongère, un conseil d’ami, elles m’ont coûté cher. Heureusement, dans beaucoup d’autres il y a des objets inusables, quasi neufs et que je ne céderais à aucune brocante. Surtout des albums de photos jaunis, les corps sont guindés, les visages un peu flous. J’ai du mal à donner des noms. Quel jour le petit oiseau est sorti ? Mais il suffit de regarder et la scène se rejoue, en noir et blanc, sans le son. C’est dans ces temps d’inventaire que je me dis qu’il faudrait faire le ménage, un tri sévère. Évacuer toutes les vieilleries, faire place aux nouveautés, changer de décor, une rénovation de la cave au grenier est urgente. L’opération est bien nécessaire. Les parquets sont vermoulus, les portes ne ferment plus, les gonds grincent. On voit mal à travers la pénombre, les toiles d’araignées. Des portes refusent de s’ouvrir, malgré tous mes efforts.
A quoi cette pièce pouvait bien servir ? Il n’y a pas d’ampoules au lustre. Les papiers sont indistincts. Tout y baigne dans un brouillard poussiéreux. Il y fait froid. Le genre d’endroit à passer à côté. La cuisine, elle, reste accueillante. J’y sens encore toutes les odeurs des tartes, des crèmes au chocolat, du pain perdu, des crêpes, des beignets, des confitures, j’entends coudre la machine. Mais on ne peut pas passer son temps à cuisiner. Il faut faire la vaisselle, l’essuyer, la ranger et s’occuper des choses moins appétissantes. Aller dans le garage, l’atelier, le débarras. Des trucs marrants y sont encore suspendus. On les reprend en mains avec plaisir. Des ciseaux à bois coupent toujours, des marteaux pourraient frapper si on en avait encore l’envie et la force. Beaucoup d‘objets sont rouillés, cassés, des pointes tordues, des boulons sans écrous, des limes toutes lisses et des machines ont rendu l’âme depuis longtemps. Elles encombrent, pourquoi sont-elles toujours là ? Elles ont fait leur temps. Elles devraient avoir quitté les lieux pour la décharge. Mais elles sont trop lourdes, rivées à l’établi, au sol. Incrustées, elles n’en démordent pas. Elles sont chez elles. Elles ont bien travaillé et gagné le droit à une retraite qu’elles revendiquent en paix. Vaincu, je les laisse à leur abandon.
Le gros œuvre tient encore mais pour combien de temps ? La poutre maîtresse fléchit. Les termites sont au travail. La toiture part en lambeaux. On aperçoit le lattis. L’enduit est décrépi. Il y a plein de rides et de fissures sur la façade du devant. Les canalisations fuient. Les soudures ne tiennent pas. J’ai essayé les nouveaux tuyaux, du polypropylène mais ils ne collent pas sur les anciens en cuivre et ça recommence à goutter. Même l’installation électrique n’est plus aux normes. Ça disjoncte sans arrêt et on est obligés de s’éclairer à la bougie. La nuit, on a l’impression de voyager en terre étrangère. Non, je vous le dis, cette maison a décidé qu’elle ne voulait plus de moi et qu’elle n’en pouvait plus. Il aurait fallu l’entretenir, soigner ses maladies, la ravaler, changer les huisseries, remettre de nouvelles ardoises, refaire les canalisations, les parquets, installer une domotique, une télésurveillance. Tout est en magasin, chez Leroy-Melin. Il suffit de changer de rayon, c’est à la portée d’un bon bricoleur. Mais, faire du neuf avec du vieux, est-ce bien raisonnable ?
Le chantier ne démarrera pas, même si la tentation est forte. Il est trop tard. Les maçons, couvreurs, plâtriers, plombiers iront ailleurs. Ici, ils joueraient les poseurs d’emplâtres sur une jambe de bois. Son temps est passé. La baraque est invendable, bonne pour la démolition ; rien à récupérer, pas un meuble de style, pas une dent en or. Les éboueurs arrivent, je peux vider mon sac avant de le poser.
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03.04.2008
OPPOSITIONS
Invisibles, indigents, incapables, invalides, ils ne demandent rien, se contentant de peu :
- d’un coucher de soleil ;
- d’un clair de pleine lune ;
- d’une mûre bien noire arrachée aux épines ;
- d’un ronronnement de leur chat de gouttière ;
- du frétillement de la queue du bâtard éperdu de bonheur de revoir son maître après 5 minutes d’absence ;
- d’une gorgée d’eau fraîche au midi du soleil ;
- d’un gros bolet pansu au pied d’un chêne moussu ;
- de l’entrevue d’une madame sanglier en train de glander avec ses marcassins affairés à rien faire ;
- de la course baveuse au fond du potager d’une limace toute rouge et d’un escargot affamé.
Comment peuvent-ils ne pas être jaloux de tous ces autres qui ont :
- des cartes à crédit illimité ;
- des comptes en banque Offshore ;
- des gardes du corps ;
- des parachutes en or ;
- des fonds secrets et des secrets d’initiés ;
- qui passent d’un baisemain à la Reine aux bras d’une belle de nuit ;
- d’un dîner au Fouquet’s au brunch du Plaza ;
- d’une descente à Gstaad à une montée au filet ;
- qui vont s’épancher chez Mireille, se faire insulter chez Fogiel, admirer chez Ruquier, le même jour, à la même heure.
Les uns perdent leur temps en courant après lui, les autres prennent le temps de ne rien faire. L’alternative du diable en pleine opération. Il y a du bling et du beurk. Qui a raison ? Le trop plein ou le ventre vide ?
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02.04.2008
UNE GRANDE CAUSE NATIONALE
Habitué à cogiter dans le trivial, le terre-à-terre, l’évident, le crève-les-yeux, je ne m’attendais pas à ce qui allait m’arriver au détour d’une banale phrase du 1er chapitre du roman de LIN Yutang (« Un moment à Pékin » T.1) que je venais de commencer: « Si Moulane n’était pas montée dans la carriole que traînait la petite mule chétive, les choses se seraient passées autrement durant ce voyage, et tout le cours de la vie de Moulane aurait été changé ».
Déjà entraîné dans l’histoire, je continuai ma lecture en méthode rapide, impatient de connaître la suite. La vie de Moulane, l’héroïne du livre, petite fille de 10 ans ne fut pas, dans cette Chine de 1900 en plein chaos, un long fleuve tranquille. Enlevée par des bandits voleurs d’enfants, elle eut souvent l’occasion de pleurer et elle mérita bien le feu d’artifice qui, au final, conclut son beau mariage. Ce ne fut pas sans mal qu’elle en arriva là et LIN Yutang ne lui facilita pas la tâche.
C’est en pensant à ce destin qui faillit être tragique que je refermai le livre. Ce n’était pas Millénium et je n’avais pas hâte de l’oublier. Je m’interrogeais sur la responsabilité de l’auteur et sa façon, très hypocrite à mon avis, qu’il avait eu au premier chapitre, de faire porter la responsabilité du choix qui s’était avéré calamiteux sur un pauvre cocher. Parce qu’il avait quelques plaies à la tête, un autre à la mine plus joviale lui fut préféré. Ainsi l’auteur s’exonéra de tous les malheurs de son héroïne en prétendant que ce n’était pas de sa faute si elle avait choisi la mauvaise voiture.
Le procédé est indigne d’un homme de la qualité philosophique de Monsieur LIN. S’il avait eu un peu d’humanité, l’amour des enfants, du respect pour la sensibilité et l’émotivité de ses lecteurs ne lui aurait-il pas été facile de faire monter Moulane dans une autre carriole, lui évitant ainsi 586 pages où les avanies ne lui furent pas épargnées, elle qui ne méritait que du bonheur ?
J’étais mécontent, je dois l’avouer, d’avoir surpris monsieur LIN Yutang dans ce flagrant délit, moi qui en avais fait mon maître à penser depuis la lecture de « L’importance de vivre ».
Je surmontai un court moment d’accablement profond car une illumination me saisit. « Un moment à Pékin » n’était pas un cas fortuit. J’aurais dû, j’aurais pu m’en apercevoir depuis longtemps. A y bien réfléchir, un lecteur moyen est confronté à ce genre d’épreuve en permanence, si l’on excepte les biographies, les essais, les livres d’histoire, les ouvrages techniques. Les romans, c’est-à-dire l’essentiel des lectures de ceux qui aiment s’évader, rêver, se mettre dans la peau des autres, de ceux qui ne sont pas contents de la vie qu’ils mènent, n’ont pas peur d’aller sous d’autres cieux, dans d’autres époques, qui se sentent à l’aise dans les bas-fonds, les châteaux, le Space-opera, l’héroïc fantasy, sont remplis de personnages infâmes, de situation stressantes et d’horreurs sans nom. Il suffit que l’intrigue soit bien menée, les héros convaincants, la langue bien pendue et le style enlevé pour nous emprisonner dans leurs pages.
Des millions de livres ont répondu depuis Gutenberg à ces critères. Les quelques milliers que j’ai lus n’ont jamais assouvi ma faim d’en savoir un peu plus sur ces mondes et ces vies inconnus. Et, cependant, la sagesse vient de me frapper de cette évidence. Tous ces écriveurs que je croyais des bienfaiteurs l’étaient-ils réellement ? S’ils aimaient tellement ceux pour qui ils écrivaient, n’auraient-ils pas eu la mansuétude de mieux les traiter ? Ne leur auraient-ils pas épargné toutes les turpitudes, les assassinats, les tueries, les enlèvements, les désespoirs, les larmes, etc. dont leurs livres sont pleins ? Ils nourrissent leurs héros et héroïnes d’une psychologie dépressive, d’expériences malheureuses, d’une enfance maltraitée, d’amours ratées, de naufrages familiaux ou transatlantiques, de banqueroute, de défaite, d’accidents de la route ou d’avions.
Les âmes sensibles, comme la mienne et certainement la vôtre ne se seraient-elles mieux portées, en seraient-elles là où elles en sont aujourd’hui si, au lieu d’être gavés de luxure, de haine, de massacres, de déchirements familiaux, sociaux ethniques, religieux, on nous avait, dans les livres, apporté un message de paix, de bonheur, de plaisir, d’entraide, de joie partagée, des mères toujours aimantes, des pères toujours présents, des fils jamais ingrats, des filles jamais légères et parfois mères à la fois, des flics jamais ripous, des femmes jamais fatales, des hommes jamais petits, des soldats toujours vaillants, une nature préservée, de l’eau pure, des américains tranquilles, des sentiers de la gloire interdits aux convois militaires ?
Une grande idée, la vôtre maintenant, venait de jaillir. Elle allait révolutionner le monde littéraire et changer notre façon de lire les choses. De la même façon que nous sommes ce que nous mangeons, notre pensée se nourrit de ce que nous lisons. Nous ne faisons alors que recycler, à notre profit et sans le savoir, ce que nous sommes allés chercher dans les livres. De la même façon que nous jetons la viande avariée, il faut balayer de ces livres les héros négatifs, les intrigues sournoises et maladives et parfois franchement pornographiques. Le climat délétère, de haine, de morosité, d’amertume, de mélancolie qui plombe notre société et l’empêche de rebondir fera alors place à un ciel lumineux rempli d’ions positifs, énergétiques, euphorisants.
Pour ceux qui auraient décroché, par la faute une hypoglycémie imprévue, d’un petit malaise, dû au vague à l’âme ou plus simplement d’un SMS inopportun, j’illustrerai mon propos par quelques livres choisis au hasard mais pas moins emblématiques que ceux d’à côté :
La Chasse du Comte Zaroff. Vous connaissez le film de Schoedsack (« The Most Dangerous Game », à partir d’une nouvelle éponyme de Richard Connell parue en 1924). Réalisé en 1932, il est devenu culte et c’est bien dommage. Le comte Zaroff, chasseur impénitent capture les naufragés qui s’échouent sur son île et les transforme en gibier qu’il va chasser sans pitié. Ce n’est, en fait, qu’une adaptation insulaire de la chasse à courre, ce sport si aristocratique réservé à une élite bien élevée et qui consiste à pourchasser jusqu’à ce que mort s’ensuive, à l’aide d’une meute de chiens hurlants et bavants de rage meurtrière, une gentille biche ou un chevreuil à peine pubère qui n’ont eu que le tort de paître dans le profond d’une clairière forestière. La course haletante des deux héros transformés par la folle passion de Zaroff en bestioles à plumes ou à cornes est insoutenable et il faut être un sadique averti et diplômé d’Etat pour s’en repaître. Le lecteur moyen est bien obligé de finir le livre pour rentabiliser son investissement. Il en ressort écoeuré par tant de cruauté et son opinion sur le genre humain subit une chute difficile de corriger. Imaginez que Zaroff au lieu d’être un comte dépravé aimant faire souffrir et tuer des innocents décide, après avoir recueilli les malheureux naufragés d’organiser pour leur changer les idées mises à mal par la perte de leurs bagages, une course à l’échalote ou au sac, une vente de charité, un festival du dernier film, une kermesse aux étoiles, un bal costumé pour la belle Eve. Riche comme il est, il n’a que l’embarras du choix. C’est dans cet esprit que je demande que le livre soit réécrit.
Le Comte de Monte-Cristo, mon ex-préféré livre de chevet devra subir le même sort. Edmond Dantès ne mérite pas de pourrir 14 ans dans une geôle du château d’If même dans la sainte compagnie de l’Abbé Faria. Victime d’une machination infâme, nous souffrons avec lui et endurons tout ce qu’il a enduré. Sa vengeance est une satisfaction bien mesquine et ne nous rend pas toutes ses années de jeunesse perdues. Qu’avons-nous fait à Dumas pour mériter un tel sort ? Pourquoi tant de haine ? Je demanderai donc réparation et exigerai qu’un esprit mieux intentionné nous trousse d’une plume aussi alerte un comte de Monte-Cristo un peu plus positif. Il conviendra de ne pas ruiner Pierre Morrel, de rendre à Caderousse et et Danglars leurs véritables caractères d’amis sincères, de compagnons dévoués. Le mariage de Dantès avec Mercédès sera célébré, consommé et récompensé de beaucoup d’enfants heureux et premiers de la classe. Il sera facile de meubler les 300 pages à venir d’aventures cocasses, de retournements de situations imprévues. La fin pourra être conservée pour les puristes qui n’auraient pas désarmé.
Les aventures des 3 mousquetaires devront être expurgées de quelques scènes pénibles. Je pense au sort de Milady, sa flétrissure aurait dû suffire pour punir son infamie et lui faire perdre la tête fut un geste de trop qu’il aurait pu ne pas décrire.
Tout Dumas est à revisiter car, de « La Reine Margot » à « La Dame de Montsoreau » il y a trop d’inventions inutilement tragiques.
Plus proche de nous, Hervé Bazin n’aurait-il pu nous présenter sa mère autrement qu’en Folcoche dans « Vipère au poing » ? Une telle maman peut-elle rassurer les enfants en bas âge et fournir un modèle valable pour les futures mères ? Qui me contredira si je préconise l’éradication immédiate de tous les tueurs au détail ou en série, des psychopathes, des voleurs, des violeurs, des souteneurs, des gangsters, des voyous, des flics pourris, des fonctionnaires véreux, des avocats marrons, des politiciens corrompus et ou prévaricateurs, des curés incroyables, des notaires en fuite, des vérités insoutenables. J’arrête là car vous avez compris le principe. Il suffit de changer la couleur de l’encre. De mettre des gentils à la place des méchants, des riches à la place des pauvres, des honnêtes à la place des malhonnêtes, des beaux à la place des affreux, des végétaliens à la place des cannibales, des eaux douces à la place des eaux fortes.
Un travail de titan est donc à prévoir dans la Série Noire et ses émules. Il faudra enlever, je le crains, son masque au Masque car même Agatha Christie n’est pas exempte de reproches. Je crains que le voleur libraire de Block ne soit obligé de devenir fleuriste à plein temps et son tueur à gages qui ne manque pas de logique professeur de philosophie. S’il a vraiment besoin d’assassiner pour avoir l’esprit tranquille, on tolérera un travail à mi-temps dans un abattoir ou une action de chasse en Sologne.
Les deux géants de la littérature, les hors concours toutes catégories et nationalités confondues Shakespeare et Hugo ne seront pas épargnés. Ils ont succombé à la facilité qui a mené beaucoup de leurs petits confrères et consoeurs bon gré mal gré à la repentance. Pourquoi le grand Bill fait-il mourir Roméo et Juliette ? Pourquoi cette love story qui s’annonçait si bien s’altère-t-elle aussi vite dans les luttes intercommunautaires et finit dans les larmes et les deuils ? Il fallait une main bien cruelle pour tenir la plume d’oie capable d’écrire de telles horreurs qui depuis des siècles font pleurer les foules. Fallait-il être très déprimé soi-même pour vouloir chagriner tant de gens. L’ambition de faire rire n’était-elle pas plus noble ? Ce visionnaire n’avait-il pas déjà deviné que la tristesse déprime le système immunitaire de l’organisme et favorise l’apparition des cancers. Il mériterait un procès pour démoralisation avancée du lectorat et des spectateurs. Il est temps de réagir. Il sera facile de trouver une plume avisée qui n’aura pas de mal à conclure Roméo et Juliette sur une fin heureuse. Hamlet, le Marchand de Venise et tant d’autres devront subir ce traitement. Il y a trop de personnages haineux, d’actes qui font honte à la gentillesse humaine. L’œuvre en sortira grandie, plus appétissante et digeste. Une nouvelle vie, une nouvelle carrière, un nouveau public s’ouvrent à eux. Hamlet débarrassé de son sang fera une comédie musicale très présentable.
Hugo avec « Les Misérables » ne nous aima pas plus.
Beaucoup de ses personnages même secondaires ont des sorts trop tristes pour être enviables. Il faut sortir les mouchoirs tant leur misère est grande. Cosette est une pauvre petite dont la fragilité dans un monde inhumain serre et déchire le cœur. On s’en remet difficilement. Pourquoi nous accabler par toute la misère du monde, pour expier quel méfait ? Monsieur Hugo avec tout son talent aurait pu – sans même en avoir de peine – nous concocter un Cosette souriante, heureuse, vivant une enfance comme il se doit, pleine de bonbons, de crème au chocolat, de surprises parties, de poupées, de rubans et de première communion dans une famille non éclatée avec des frères et des sœurs, dans une grande maison avec chiens et chats, au soleil, à l’orée d’une belle forêt pleine de fées et de champignons. Ce n’était pas difficile. Les Misérables seraient devenus les Bienheureux et Hugo, canonisé depuis longtemps.
Même la Comtesse de Ségur, née Sophie Rostopchine ne sortira pas indemne. Pourquoi toutes ces fessées pour corriger les peccadilles des petites filles modèles. On a, ailleurs, dénoncé le sadisme de cette Comtesse qui cacha bien ses tendances. Il suffira de transformer les fessées en bisous pour calmer les pensées obscènes de quelques lecteurs perturbés.
Son émule, Pauline R. quelques décennies plus tard, avec la complicité à l’édition de J.J. Pauvert, se rendit coupable d’outrage à la pudeur envers la pauvre O avec récidive et complaisance. Il faudra rendre ses vêtements et sa virginité à cette demoiselle qui, si l’on en croit son langage, était de bonne famille. Les Emmanuelles de Madame Arsan prouvèrent par la suite qu’un livre peut être coquin sans choquer et joindre aux plaisirs du dépaysement ceux de mœurs étrangères.
Je n’épiloguerai pas sur le diabolique Marquis. Si l’on excepte « Aline et Valcour » et « Français, encore un effort » tout, ou presque, est à revoir. Ce travail devra être fait sous la protection d’un exorciste qualifié du St. Office. Je n’en dirai pas plus.
Le gros du travail gît dans le passé, sur les rayons de la Très Grande Bibliothèque. Non, pas celle d’Alexandrie, celle du Quai de la Gare, la nôtre, qui n’a pas encore brûlé.
Après une visite rapide dans les réserves et ses rayons et un calcul précis, je suis en mesure de dire que, sur 25 millions 256.001 livres en attente de lecture ou de reliure, la moitié, soit 12.456.637 auront besoin d‘être remis aux nouvelles normes.
Le travail est énorme mais il y va de la santé physique, morale et mentale du pays. Le mauvais moral des français empire d’année en année et, récemment, de jour en jour. La baisse du pouvoir d’achat, l’épaisseur de la dette, les délocalisations, les difficultés qu’a notre Président à fonder une famille stable, la faillite de Bercy est estimée par le plus fiable des instituts de sondage, l’IPIOP (ou Institut de Perception Intuitive de l’Opinion Privée) comme étant responsable de 0,11,02 % de cette mélancolie généralisée. L’essentiel provient de la nourriture spirituelle insuffisamment joyeuse, tonique et dynamique qu’elle trouve aux étals des librairies. Il faut que cela cesse.
La Commission Attali a ignoré le problème. Aucune proposition ne viendra combattre à sa source la dépression Française. Il me plaît de relever cette carence, de la dénoncer et d’œuvrer avec vous à son éradication.
Comment allez-vous faire ? Me presse-t-on de toutes parts.
Deux solutions :
- La première, celle à laquelle j’ai cru tout d‘abord, passait par la loi. Il me paraissait facile de convaincre le ministre chargé du bon moral des français. Vous connaissez maintenant mon argumentation. Elle est évidente, la démonstration est sans appel, logique et raisonnable. Aucune objection ne lui résiste, même la censure maison s’est inclinée. J’avais simplement oublié que le ministre - en fait un ministricule – sous-sous-secrétaire rattaché à l’agriculture, sorti 1er ex æquo de l’ENA il y a peu, n’ayant jamais lu un livre de sa vie ne savait absolument pas de quoi je l’entretenais. Pour lui le bonheur des électeurs passait par le prix de l’essence à la pompe, la teneur en nitrates de l’eau du robinet, le nombre de portables au mètre carré et la « Une » de Gala.
- Une autre option s’était bien ouverte avec la Commission Attali alors en plein travail. Il restait une semaine avant que le rapport ne soit rendu et la moitié du travail restait à faire. L’effet d’annonce ne pouvait pas attendre. J’avais bon espoir car je connaissais le conseiller d’un conseiller d’un des 42 membres de la Commission. Il adhérait à mon projet avec enthousiasme. Il m’avait prévenu. Aucun groupe de travail ne planche sur les moyens de redonner du moral aux Français. C’est envisagé comme une conséquence inévitable de l’amélioration de la situation. Une croissance en marche avant, la dette qui fond comme la calotte polaire, une éducation qui se remet à éduquer, une fonction publique qui fonctionne, les sourds qui entendent, les aveugles qui voient, les paralysés qui marchent. Tout cela va avoir un effet d’entraînement et le baromètre de la bonne humeur va se mettre à grimper, la Belle Époque revenir.
J’étais donc confiant. Désolation. Je revois l’ami bien placé le lendemain matin. Le teint pâlot il me dit : « j’étais sûr du créneau. Ils allaient discuter en séance plénière du thème « donner plus de pouvoir aux consommateurs ». Comme tu veux que les lecteurs aient leur mot à dire à l’auteur. Ils étaient faits pour t’entendre. La séance était à 15 h 45. A midi j’avais avalé à la sauvette car on était à la bourre un en-cas sur le pouce, une tranche de jambon Oméga3 entre deux tranches de pain bis. Malheur, pris par le temps je n’avais pas eu celui de laver ma dextre et ce qui devait arriver arriva. A force de serrer des mains, j’avais pollué la mienne et avalé autant de colibacilles que de jambon. Le résultat se fit sentir dès 14 h 10. Cela me rendit indisponible et à l’infirmerie pour réhydratation urgente. Je n’eus pas le loisir de deviser avec le conseiller en chef qui n’eut donc rien à dire sur le sujet au commissionnaire qui, lui-même... tu devines la suite ».
Ne pouvant compter sur le gouvernement, il ne me reste que la deuxième solution. Elle n’est pas de rechange car, fin scrutateur depuis un demi siècle de la chose publique et politique je savais ne devoir rien attendre d’elle. L’élimination de l’œuvre littéraire de tout ce qui met le moral à zéro ne peut venir en effet de ceux qui conspirent législature après législature, mandature après mandature à nous le faire perdre. Seul un mouvement populaire pourra imposer la réécriture d’une littérature dont l’ambition est de nous le saper. Une action de groupe, quoique pas encore autorisée s’impose et parce que la foi déplace les montagnes, mettons-nous y, tous ensemble.
1ère étape : Il faut pétitionner pour braquer les feux de la renommée et de l’actualité sur l’action à venir. Je vous demanderai donc de poser votre nom, anonymé pour éviter de renseigner les R.G. en cliquant sur « commentaires ». Un chèque conséquent pour les frais de secrétariat serait le bienvenu.
2ème étape : Embauche dès leur démobilisation des 30.000 et quelques militaires de l’armée française qui, pour cause de caisses vides vont être libérés de leurs obligations. Ces hommes et ces femmes, formés à la rude école de la discipline aveugle mais cependant éclairée qui fait la force de nos armées seront les plus aptes à attaquer, dès la rentrée littéraire, tous les romans litigieux. Habitués à se fondre dans le paysage ennemi, ils sauront préserver aussi bien le style que l’inspiration. Le travail se fera de façon progressive en commençant par les grands auteurs classiques : Corneille, Racine qui, tombés dans le domaine public n’ont pas d’héritiers déclarés ne risquent pas de protester. Ils auront à garder vivant le père de Chimène, veiller à ce que Sévère rende Polyeucte à Pauline, ne pas séparer Titus de Bérénice, etc.
Les auteurs vivants n’échapperont pas à notre sollicitude. Par la persuasion, l’appât du gain, un dialogue constructif nous les convaincrons de donner une deuxième version plus optimiste de leurs œuvres les plus cafardeuses ou outrageantes. La menace sera employée en dernier ressort. Je compte sur vous, j’attends vos suggestions. Signalez au secrétariat les ouvrages qui vous ont fait particulièrement souffrir afin qu’ils soient prioritaires.
Rejoignez sans attendre cette croisade qui va devenir, grâce aux amoureux des Belles Lettres enfin devenues bonnes, une grande cause nationale de portée mondiale.
P.S. Seuls les livres à compte d’auteur ne seront pas concernés. Leur lectorat captif, confiné à la proche famille et à quelques amis malchanceux, est trop insignifiant pour être pris en compte.
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