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31.07.2008
RETRAITE, UN MOT À OUBLIER
À la retraite et toujours à me demander si c’est un rendu pour un prêté, un devoir ou des vacances, une arrivée avant le départ. Toujours cette maudite alternative du diable !
Encalminé dans la mer des sarcasmes, la grande voile faseyant, en pilotage automatique, le temps est de faire le point. Le terme est-il en vue ? Celui du sabordage est-il venu ?
Faute d’un matelot à la vigie, j’ai à répondre au questionnement du capitaine.
D’abord, réparons une erreur. Retraite est un mot fâcheux. Emprunté au militaire, il est incongru pour qualifier le dernier quart de l’histoire. Dans la grande, il ternit la gloire du général que le revers des armes contraint à la reculade, seul moyen d’échapper à la déculottée. Napoléon ne se remit pas de la retraite de Russie. Une Bérézina est mieux vue qu’une reddition, formulation acceptable de la capitulation.
Donc, retraite sonne trop le glas pour résonner plaisamment aux oreilles de ceux qui passent ou ont passé le flambeau. L’expression devrait marquer simplement le passage du service des autres au service de soi. Libre-service singularise bien ce nouveau moment. Il succède à 40 ans de service commandé. C’est la libération après la liberté surveillée. Cet instant de vérité est une échéance, pas un choix. Cela explique que la liesse ne soit pas au rendez-vous. Il marque trop que la société vous déclare inapte au service actif. Elle ne veut même pas de vous dans la réserve. De bon à tout, vous voilà bon à rien. La dégringolade est sévère. On comprend que certains ne s’en remettent pas.
Leur nouveau statut est trop bouleversant et les obligerait à changer. L’adaptation est impossible car, habitués à élever des murs, à serrer des boulons, à remplir des formulaires, à répondre au téléphone, à additionner, à présider, ils ont toujours obéi à d’autres ou à leur planning. Ils ont vécu pour travailler, ayant oublié de travailler pour vivre. Ils parlent de leur bon vieux temps d’actifs comme celui où l’on savait se fatiguer devant une machine, un clavier, derrière un comptoir, un pupitre, un micro. On existait aux yeux des autres : les copains, les clients. On se serrait les coudes, on se rendait service. Et le pouvoir s’en est allé. Pouvoir de faire attendre, refuser, paraître pressé, débordé, important. Cette activité dispensait de l’inconvénient de penser. Leur self-service est une espace d’indécision, de vacuité, très inconfortable. Ces malheureux errent, pitoyables. Ils se croient devenus invisibles. Leur avenir sera encore plus lamentable que le passé. Comment les convaincre qu’à 60 ans il est grand temps de devenir égoïstes ? Le bistrot devient la consolation. Le pastis, la chopine donnent de l’éloquence et on y retrouve d’autres orphelins. Un pote peut l’entraîner sur un terrain de pétanque. Une solidarité et des rites feront reculer la cirrhose de quelques années.
À côté, il y a une autre humanité. Elle ignore ce genre de problème. Pour eux, il n’y a ni avant ni après. Ils n’abandonnent jamais le service actif. Ils se recrutent partout mais, les plus voyants, les plus charismatiques sont les artistes. Tous n’atteignent pas le plus haut niveau d’accomplissement. Ils y sont alors exemplaires. Leur travail est une vocation, un appel auxquels ils n’ont pas résisté. Ils avaient le moyen de les satisfaire. Ces artistes vivent au paradis car le travail les occupe, les stimule, ouvre l’âme et ils gagnent leur vie en faisant ce qu’ils aiment. Devant un piano, un chevalet, sur scène, à leur écritoire ils créent, jouent, vibrent et seront jeunes jusqu’à la fin. Jean Piat à 83 ans brûle les planches. Danièle Darrieux à 90 ans joue au théâtre, fait du cinéma, prête sa voix. John Le Carré à 78 ans écrit des livres passionnants. De Oliveira filme à 100 ans. Picasso, Rubinstein, Chagall, Hugo, Casals, Toscanini font partie de l’immense cohorte de ces êtres d’exception dont la joie de faire s’est jusqu’au bout confondue avec le plaisir de vivre. Leur ligne de vie est rectiligne, sans le décrochement à 60 ans. Ils n’en ont pas l’apanage. Il y en a ailleurs, partout. Ils font seulement moins de bruit. Pas loin de chez moi j’en connais un. Il est tonnelier. Il y a longtemps qu’il ne fait plus de tonneaux pour les vignerons de Chinon et de Bourgueil. Son atelier, à l’entrée du village est souvent ouvert. Il y travaille pour le plaisir, pour les amis. Sa femme a du mal, quand il y est, à le récupérer pour dîner. Il sculpte aussi le bois et son jardin est un bestiaire qui fait aboyer ma Thrice quand on le croise. Elle trouve l’immobilité d’une grande girafe qui scrute l’horizon et d’une grosse cochonne avec sa gorouée de porcelets très menaçante. Si vous vous arrêtez, il sera difficile de partir car le bonhomme de plus de 80 ans pétille de malice et il a tant à dire !
Entre les deux il y a le tout venant, comme moi. Pas désespéré de ne plus en être et pas assez passionné pour avoir envie de continuer. Il faut s’occuper pour ne pas s’ennuyer, ne pas rouiller et attendre que le temps passe à ce qu’il veut.
Trois écoles s’affrontent. La première est assez bien décrite par ce quidam à l’activisme peu débridé et qui écrivait à un neveu lointain : « Affaissés dans nos pullmans fatigués de ne rien faire ; contents d’être arrivés, mécontents de presque tout, repus et affamés, un verre de JOGUET de la grande époque pour l’un, un verre de Vouvray made by FOREAU pour l’autre, ignobles, nous trinquons à la mémoire de nos souvenirs ». Revenus de tout et n’aspirant à rien, ils passent le temps en en faisant le moins possible. Ils se fatiguent en regardant travailler les autres. Ils se félicitent de leur bonne santé chaque fois qu’ils vont à un enterrement. Ils survivent en surfant. Plus ils prennent de poids et de l’âge, plus ils s’allègent, s’intéressant de moins en moins, perclus d’arthrose et de ruminations. Certains opportunistes et que rien ne retient passent l’hiver au chaud, en Tunisie ou au Maroc, en pension complète pour une vie de château, à un tarif basse saison. D’autres, plus riches et voulant le rester partent dans le pacifique, non pas à la poursuite du soleil comme Alain Gerbault, mais pour échapper à l’ISF. Leur disparition est anticipée, avec beaucoup d’élégance ils la rendent aussi transparente que l’eau du lagon.
Une autre clientèle fréquente les selfs. Je la jalouse. Elle recherche ce qu’elle ne connaît pas et ce à quoi elle a toujours rêvé de goûter. Le temps est arrivé. Leur patience va être récompensée. Ils vont enfin apprendre le mandarin, à jouer au piano, à la guitare, devenir potier, sculpteur, écrivain, chanteur et même philosophe. Ils partent faire le tour du monde à pied, à cheval, à vélo, en bateau, en voiture. Aucune bonne raison, aucune bonne âme outrée de tant d’inconscience ne les arrêtera. A l’âge où la plupart se retournent pour commenter le passé, ils deviennent des aventuriers et ne pensent qu’à demain. Ils ont tourné une page pour en écrire une plus belle, plus riche. Parce que le temps ne passe plus mais court, ils se dépêchent de penser, de courir, d’agir. Il y a tant à faire et les jours sont des heures. Leur retraite est, par le seul effet de la volonté, une victoire sur la paresse, la résignation, la routine, la sagesse normalisée. Ils sont admirables.
Reste la troisième option, un entre-deux. Par définition il n’est ni ignoble ni admirable. Elle compte le plus grand nombre. La vie continue, une routine remplace l’autre. S’occuper est facile. Il y a tant à faire : la maison, la famille, le jardin, les petits enfants, les livres, le cinéma, le théâtre, l’opéra, Venise, la Grèce, une croisière peut-être, un voyage aux States c’est si tentant avec un dollar si bas. « Oui, je me suis mis au golf, ça oblige à marcher » - « Moi, c’est la natation, un sport complet, c’est bon pour l’ostéoporose. Mais sérieusement, trois fois par semaine, avec le club de seniors. Il y a des gens très, très intéressants » - « J’anime un blog. J’y parle de tout et de rien. Ça m’occupe un peu. On s’y fait des tas d’amis, tout autour du monde. C’est très stimulant. C’est sur le conseil de mon médecin » : « à votre âge, il faut faire travailler le cerveau » - « Du bénévolat ? Oui, oui ! Très important, on deviendrait égoïste sans ça » - « Je recherche une OGM qui aurait besoin de mes compétences. Je sens que je pourrais beaucoup apporter. J’étais si tonique, si performant ! » - « Oui, la boîte a eu de gros problèmes. Ils ont failli être rachetés. Je les avais prévenus. Enfin, ce n’est plus mon affaire… Et vous, la santé, ça va mieux ? »
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22:55 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Retraite, self-service
19.07.2008
POUR UNE CONVERSATION RÉUSSIE AUTOUR DU DÎNER
Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé est fortuite.
L’été, les vacances, la plage, la montagne, la campagne, la sieste, les orages, les coups de soleil, les moustiques, les guêpes dans la confiture, les fines mouches, le petit rosé des dunes, la gueule de bois, le presque bonheur… et, cerise sur le gâteau, les amis qui s’invitent pour s’ennuyer avec vous, qui ne veulent plus partir et qu’il faut garder à dîner.
Le pire, c’est la conversation à nourrir, elle aussi.
L’hôte rêvé est l’exception car, n’ayant pas de temps à perdre, il ne va pas chez les autres. Quand il y est, disert, conteur né, il régale de bons mots, d’histoires drôles, de nouvelles amusantes. Il connaît tout sur tout et tous et toutes. Il occupe le terrain sans peine ni peiner.
La norme est plutôt la pluie et le beau temps, la blague à la mode, la dernière invention de qui vous savez et les souvenirs communs, une nouvelle fois recyclés.
Être contents de se revoir ne s’improvise pas et résulte d’une discipline qui autorise peu de fantaisie. Chaque étape a des exigences.
L’avant-repas est celle du plaisir des retrouvailles. On peut se permettre les exclamations, les proclamations d’usage. Ce sont de pieux mensonges, des automatismes verbaux : « tu n’as pas changé, comment tu fais ? » « Quelle bonne idée on a eue de faire ce grand détour… », « Comme c’est beau chez vous ! », etc.
Personne n’écoute mais cela donne le temps de s’installer sur la terrasse et d’apporter les rafraîchissements. La conversation peut s’engager. Elle est apéritive et se doit d’être gaie, alerte, tonique et confirmer la bonne impression du début. Il convient d’être admiratif pour la réussite des enfants, voire des petits enfants, la rutilance et la classe de la voiture, s’extasier sur le prochain voyage au long cours. Il ne s’agit que de renforcer la bonne impression qu’ont les invités d’eux-mêmes. Leur jubilation sera au zénith si vous glissez - comme un aparté dont vous avez pris votre parti - les soucis que vous causent le chauffage de la piscine, les errances du petit neveu ou des varices un peu turgescentes. Si vous l’animez suffisamment, la conversation vous dispensera de proposer les cacahuetes et autres amuse-gueule. Trop salés, trop sucrés, trop gras, ils sont industriels, dangereux. Même les olives et leurs sacrés noyaux pourront rester dans leur bocal.
Vers 20 heures le repas est servi. La conversation doit prendre une autre direction car elle change de statut. Elle doit être roborative, occuper l’esprit et forcer l’esprit à parler et à écouter pour distraire du boire et du manger, deux occupations dangereuses pour la santé. Le nécessaire sera suffisant. C’est un problème de santé publique. L’obésité menace, le diabète, l’hypertension, la cirrhose, le cancer, etc. sont en embuscade. Je sais, de source sûre, qu’une directive ministérielle est en préparation pour inciter à rester sur une petite faim au sortir de table. Féru d’attitude citoyenne, je prends le devant et vous y invite. En plus, si l’estomac est léger, le sommeil post-prandial sera de meilleure qualité. Pour obtenir un tel résultat, le dialogue doit être vif, profond, sur des sujets consensuels et, surtout, adaptés aux interlocuteurs. L’impair est vite arrivé : ne jamais parler de livres à des analphabètes ; ne pas médire de Julien Lepers à un fanatique de « Questions pour un champion » ; ne pas parler du dernier Lévy à un inconditionnel de Gallo. L’actualité politique doit être abordée avec circonspection. Il vaut mieux laisser venir le sujet et ne pas hésiter, si on veut conserver une amitié de trente ans, à opiner du chef aux positions les plus extrémistes. La conversation peut avoir les vertus d’une thérapie collective. Elle est très prisée dans certaines sectes ou des groupuscules extrémistes dont le rêve est de rendre le monde encore pire qu’il est. L’occasion de goûter à ses plaisirs interdits n’est pas à dédaigner.
La salade de fruits ou le sorbet aux fraises avalé ou, dans l’idéal, une tarte Tatin ad hoc - si vous avez été prévenu à temps et que vous voulez vraiment faire plaisir - le café ou l’eau chaude de la tisane expédiés, la conversation de l’après-repas peut commencer. Les choix sont difficiles car d’eux dépend le moment où vous allez pouvoir vous débarrasser de ces amis qui vous veulent du bien et aller – enfin – dormir.
Deux écoles s’affrontent. L’erreur est facile. Il m’est arrivé de la commettre. On peut manquer – par fatigue – de doigté. Les uns privilégient la conversation soporifique. Elle prépare le bâillement qui donnera le signal du départ après la phrase tant attendue : « Déjà si tard ! Il faut penser à partir car on a encore de la route ! » C’est une perche tendue. N’y succombez pas et résistez à l’envie de dire : « Ce serait peut-être plus prudent de rester dormir, la chambre d’amis sera vite prête ». L’intention est bonne, mais vous présumez de votre santé. A votre âge la résistance a des limites.
Au contraire, quoique navré d’un départ si tôt, allez chercher tout ce qui a été éparpillé.
Trouver des thèmes anesthésiants n’est pas difficile. Il faut encore s’adapter à l’interlocuteur : requérir son avis sur la taille courte ou longue des fruitiers s’il vit en appartement ; paraître intéressé par la nouvelle controverse de Valladolid, s’ils sont branchés sur le tour de France ou leur demander leur avis sur le danger des nanotechnologies s’ils sont dans l’épicerie. La débandade est habituellement rapide.
Les autres trahissent leur irritation pour l’irruption des amis un après-midi qu’ils voulaient consacrer à tondre la pelouse, terminer le polar en cours, visionner leur dernier DVD, etc. par des sujets prêtant à controverse. L’effet est moins prévisible. Le sauve-qui-peut est parfois au rendez-vous. Il peut, au contraire, réveiller le convive, relancer son attention, chasser le sommeil en instance. C’est généralement le mari qui va prendre plaisir à vous contredire. Un combat s’engage qui se terminera – pas toujours à votre avantage - tard dans la nuit.
Le prétexte avait pu paraître anodin mais en fait un oubli a toujours été fait. J’ai quelques exemples en mémoire. Un soir, récemment, chez des amis, j’étais l’un des casse-pieds. Le maître de maison voulant paraître à la mode, dit du bien du dernier CD de Carla. Ma voisine, jusqu’alors discrète, se révèle avoir été une chanteuse à voix et soprano à l’opéra de Toulouse. Sa réaction fut terrible pour son vis-à-vis car les chanteurs d’opéra postillonnent. Il a fallu se mettre à plusieurs pour la faire taire. Les dégâts collatéraux furent considérables. Comble du malheur, sous l’averse, tout le monde était réveillé. Ce fut une soirée très longue à récupérer.
Il faut éviter les provocations car elles ne font pas toujours fuir et commencer un duel vers 23 heures suppose une vaillance qui s’éteint au fur et à mesure que les heures passent.
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11:50 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
15.07.2008
CE QUE SERAIT UNE DÉCOLONISATION PURE ET DURE
Le passé colonial français est en accusation. Les procureurs somment la France d’entrer en repentance. Oubliant que le droit, dans sa sagesse, n’attribue pas aux enfants les méfaits des pères, ils ont dressé un réquisitoire qui, s’il accuse le passé, n’épargne pas la France d’aujourd’hui.
Cette entreprise de démolition d’une histoire que l’on avait cru glorieuse n’a pas été relayée par les chefs d’État africains pourtant les premiers concernés. Il n’y en a eu qu’un, le président algérien, pour surenchérir, la France devenant génocidaire.
Ce quasi-silence n’a pas désarmé ceux qui ne trouvent dans l’aventure coloniale que des motifs de honte, oubliant tout ce qu’elle a eu de fécond, de généreux et de grand.
Croire pouvoir effacer les crimes du passé est une utopie qui a de la noblesse. Elle traduit, peut-être, l’espoir qu’en expurgeant la France des scories de son histoire, on puisse lui donner l’amour qu’enfin elle mériterait.
En confondant les pères et les fils, les procureurs, en fait, s’adressent à la France éternelle, celle d’hier et d’aujourd’hui et sans doute de demain. Elle représente une entité indissociable à responsabilité partagée. Cette logique est implacable et nous met donc en demeure de réparer.
Allons au bout de la réflexion ; dépassons l’émotion, le bon sentiment, la pitié devient dangereuse et la rhétorique prend le caractère infernal de toutes les idéologies dès lors qu’elle se radicalise. Si ces gens-là avaient le pouvoir de faire ce qu’ils disent, on pourrait imaginer qu’un prochain président de la République fasse sien ce programme :
Des arguments irréfutables ont donc fait admettre à la France que les annexions de territoires par la ruse, les armes, le pillage des richesses à notre seul bénéfice, le travail forcé, forme hypocrite et renouvelée de l’esclavage avaient été une page infamante de notre histoire. L’heure de la repentance et de l’expiation a sonné. La réparation sera à la mesure du crime.
L’Afrique est le continent qui a le plus souffert de nos exactions et elle continue d’en subir les conséquences. Beaucoup de ses pays où nous nous étions imposés par la force et la terreur sont aujourd’hui en proie aux guerres civiles, à la misère, à la faim, à la maladie, à la surpopulation, aux désordres écologiques. C’est notre faute car nous poursuivons le pillage de leurs ressources : pétrole, bois, minerais et, par le biais de l’immigration choisie, nous voulons maintenant obliger leurs meilleurs cerveaux à déserter l’Afrique et enrichir notre recherche.
Une néo-colonisation a remplacé l’ancienne. Elle est encore plus malfaisante car sournoise. La France a enfin reconnu sa responsabilité dans tous ces malheurs et va s’obliger à suivre une politique complètement différente en faisant une vraie décolonisation. Celle qui, dans le passé, aurait dû succéder aux indépendances n’a été qu’un ersatz, un mirage, une illusion : les gouvernements avaient l’apparence du pouvoir, ils étaient et restent des marionnettes qui obéissent à l’ancien maître. La monnaie est liée à la Banque de France, la sécurité en dernier ressort dépend de nos contingents stationnés ici et là. Le pouvoir économique est aux mains de sociétés qui, depuis toujours, exploitent le pays.
Nous allons rendre à ces pays la disposition d’eux-mêmes. Cela se fera en défaisant ce que la France a tissé depuis la conquête et en disparaissant enfin du paysage africain.
Cette disparition concernera tous les signes de la présence française qui a transformé le caractère africain de ses anciennes possessions.
La langue française est, bien sûr, le vecteur le plus pernicieux et insidieux de notre influence. Son enseignement a imposé une idéologie et des croyances qui ont détruit celles qui préexistaient. La francophonie y trouve aujourd’hui un terrain d’élection. Nous allons arrêter cette exportation du français et les africains vont réapprendre à penser, parler, écrire, dans les langues vernaculaires qui étaient les leurs avant notre invasion. Pour cela nous fermerons nos collèges, nos lycées, nos centres culturels, les Alliances françaises où nous continuons, très hypocritement de coloniser les esprits. Par ce moyen, les africains retrouveront leurs racines, leurs croyances, l’art de vivre de leurs ancêtres et une civilisation qui ne demande qu’à resplendir de nouveau.
L’effort de décolonisation s’opérera dans tous les domaines. La France, le français, les français vont redevenir pour l’Afrique et les africains ce qu’ils étaient avant la colonisation : des inconnus. Il faut donc se faire oublier pour que la colonisation devienne, dans leur souvenir, un entre-deux, une période qui s’évanouisse dans le passé. Le temps africain reprendra son cours, à son rythme et avec des valeurs que les africains vont pouvoir se réapproprier.
Les soldats français vont partir et laisser les africains assurer leur sécurité comme ils l’ont fait durant les millénaires qui ont précédé notre intrusion. Les missionnaires, les médecins, les coopérants, les industriels, les commerçants, tous ces hommes et femmes, héritiers des premiers colonisateurs et dispensateurs des mêmes valeurs n’ont plus leur place. Leur présence est un rappel cruel et que l’on devine insupportable à une population pressée de retrouver les splendeurs d’un passé que nos soldats, nos prêtres, nos instituteurs, nos fonctionnaires n’ont eu de cesse de vouloir faire disparaître.
Tout ce qui rappelle le souvenir de la France doit disparaître : églises, bâtiments, ambassades, monuments, les liaisons aériennes, maritimes, la radio, la télévision. Plus aucun échange ne doit avoir lieu.
Nous acceptons de perdre toute notre influence. C’est le prix à payer, le sacrifice auquel nous devons consentir afin de permettre à l’Afrique de retrouver son vrai visage, sa dignité.
Il faudra du temps pour que l’Afrique oublie le passé commun. Quand son souvenir se sera estompé, dans un futur lointain, elle nous permettra, peut-être, si la France existe encore, de refaire connaissance.
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Voilà le discours inscrit en filigrane chez ceux qui voient dans la colonisation l’abomination des abominations.
Le discours est ambigu car il pourrait être tenu par les deux extrêmes : une ultragauche qui, pour la pureté du dogme n’hésite jamais à faire le bonheur des peuples, malgré eux, même au prix du malheur – le passé récent et lointain les a vus à l’œuvre et on connaît le bilan – et une ultradroite s’en satisferait aussi bien pour des raisons opposées mais dans une connivence là encore classique : couper les ponts signifierait que l’Afrique abandonne la France, cette ultradroite jugeant qu’une néo-colonisation du pays est en cours par les africains qui n’apportent que leur misère et leur désordre.
On voit que décolonisation est un mot dangereux, à manier avec précaution et que l’Afrique francophone, en ne le reprenant pas à son compte montre une sagesse dont devraient s’inspirer certains fanatiques.
13:40 Publié dans Débats | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Afrique, colonisation, décolonisation
09.07.2008
Une Ordonnance pour l’Académie Française
La santé de l’Académie française m’inquiète. Le bâtiment du quai Conti a toujours belle mine. Le délabrement est devenu pourtant apparent tant la vieille dame peine à recruter des immortels qui méritent l’éternité. Cette disette n’est que le reflet de l’état de la langue française, d’une culture, de son expression. On aurait aimé que l’Académie face à l’adversité, ait une autre réaction que celle qu’elle a pu avoir, de loin en lointain, face à des agressions trop voyantes. Le cri a sans doute épuisé l’énergie du grand vieillard : « qu’on me laisse agonir en paix », semble-t-il murmurer.
La récente découverte de la poésie et de la prose de Marie Noël m’a fait prendre conscience que cette Académie avait – et depuis toujours – méprisé beaucoup de grands écrivains au profit de médiocres ou même d’autres dont les seuls mérites étaient politiques, ecclésiastiques ou opportunistes. Balzac, Zola, Baudelaire, Maupassant l’auraient honorée.
Retrouver un souffle, une grandeur, une justification, une évidence devrait être pour l’Académie française un grand projet. Elle y retrouverait une jeunesse qui l’empêcherait de poursuivre sa décadence.
Le combat pour l’avenir ne pourra être gagné que si les oublis sont réparés. Le travail de mémoire – si encensé – devrait conduire l’Académie à revisiter son passé et à réintroduire en son sein tous les grands artistes de la langue française qu’elle a méprisés. Rien dans ses statuts ne s’oppose à cette rénovation.
Pour que la génération actuelle saisisse bien le message, elle devrait commencer par les oubliés du 20ème siècle. En leur donnant solennellement le statut d’académicien in memoriam, elle leur rendrait hommage et s’honorerait de leur présence à la mesure du déshonneur dont leur absence l’accable.
La liste serait longue mais comment ne pas admettre qu’Aragon, Camus, Malraux, de Gaulle, Marie Noël, Cioran, Saint-Exupéry, Giono, Simenon ont été l’honneur de notre langue ? Ce coup d’éclat, cet élargissement, ce bol d’air ferait de la Coupole un vrai Panthéon. Tous les écrivains de talent qui, aujourd’hui la dédaignent, s’y présenteraient sans avoir l’impression de déchoir. Des Sollers, Modiano, Le Clezio sortiraient, il faut l’espérer, l’Académie de sa torpeur et ne se contenteraient pas d’accompagner le déclin de la langue. Ayant retrouvé prestige et autorité, ne se contentant pas d’être aimable, ne se trouvant pas indigne de sa Charte fondamentale, elle pourrait enfin se battre pour « rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences », la langue française.
Le silence que l’Académie oppose à la querelle de l’enseignement du français à l’école primaire est consternant et mesure le degré du coma. En juillet 1995, Maurice Druon, alors secrétaire perpétuel, se félicitait que l’Académie ait toujours su s’adapter aux circonstances et conditions nouvelles de l’histoire et des mœurs. La tentative de continuer d’inscrire sa Maison dans la tradition, a de la noblesse mais reste bien vaine puisque, si le président de la République reçoit toujours le nouvel élu, le gouvernement se garde bien de faire de l’Académie son conseiller pédagogique, lui préférant quelque obscure commission remplie de pédagogistes ayant fait la preuve depuis longtemps de leur pédanterie impuissante et d’énarques plus ou moins illettrés mais capables de pérorer en globish avec aplomb, leur deuxième langue, celle qui envahit Sorbonne et ministères.
C’est dans cet esprit que j’adressais cette lettre pleine de déférence à la secrétaire perpétuelle de l’Académie française le 16 juin dernier :
Votre Académie symbolise la défense et l’illustration de la langue française. C’est une grande et belle mission qu’elle remplit aujourd’hui comme hier avec panache.
Au hasard d’une vente aux enchères, j’ai fait l’acquisition d’une caisse de livres parmi lesquels se trouvaient plusieurs œuvres de Marie Noël. La beauté de sa poésie mais aussi de sa prose, la force du style ont été pour moi une découverte. Marie Noël est une grande poétesse qui aurait eu sa place à l’Académie Française. Ma conviction convoque cette question : pourquoi votre illustre Institution ne s’ouvrirait-elle pas à des écrivains du passé qui auraient mérité d’y entrer mais qui en ont été empêchés par le hasard, la malchance ou d’autres raisons – bonnes ou mauvaises ?
À part ceux qui, par idéologie ou par choix ont clairement exprimé leur refus, il y a, je pense, beaucoup d’autres auteurs qui mériteraient cette reconnaissance posthume.
Je ne doute pas que cela serait un signe très fort qui montrerait que votre Académie est capable d’initiatives hardies et une réponse à ceux qui doutent de sa légitimité puisqu’elle n’a pas accueilli tous ceux qui ont fait la gloire de notre langue. Aragon, Camus, Céline, Césaire, Colette, Genêt, Malraux, Marie Noël, Péguy et d’autres auraient été dignes de la Coupole. En remontant les siècles, on en trouverait d’autres.
Ce choix rétroactif serait une ouverture qui débarrasserait l’Académie du reproche de conservatisme, voire d’immobilisme qui l’a desservie dans l’esprit du public et peut-être aussi dans celui d’écrivains qui ne rêvent plus d’y entrer. Inaugurant une nouvelle ère, elle serait à nouveau désirée par les meilleurs puisque les grands anciens, injustement oubliés, y auraient enfin trouvé leur place. L’Académie devenue leur Panthéon y trouverait un titre de gloire supplémentaire. Reconnaître une injustice, réparer un oubli ne sont pas des signes de faiblesse mais de courage. L’exemple n’est pas si fréquent, il a de la noblesse.
Pour me résumer, je vous dirai, Chère Madame la Secrétaire perpétuelle : attachez votre nom à la création d’un nouveau type d’académicien : l’académicien français à titre honorifique.
Je vous prie d’agréer, Madame la Secrétaire perpétuelle, l’assurance de mes salutations respectueusement distinguées.
Cette lettre est restée sans réponse.
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13:30 Publié dans Débats | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Académie française
04.07.2008
ADRESSE EN FORME D’HOMMAGE À PATRICK BESSON, L’HOMME QUI ÉCRIT VRAI
Pierre Desproges a dû aimer Patrick Besson; il détestait les écrits vains, lui qui se voulait écriveur. Je partage son goût. Patrick Besson fait plaisir à lire. L’humeur parfois mauvaise, souvent bonne, jamais bonasse, l’humour vachard, comme il se doit, il fait passer sa pilule avec entrain, dans un style TGV. Il nous embarque souvent, même quand il fait parler Pouchkine, dans sa propre croisière. Elle n’a pas toujours été amusante et il s’en distraie aujourd’hui pour faire oublier des chagrins. On les devine quand il raconte les père et mères de ses héros et donc son enfance. Il a la malchance pour lui et c’est une chance pour nous de n’être pas un de ceux qui regardent sans voir, écoutent sans entendre.
Besson, lui, à leur contraire est prolixe et protée. Il s’intéresse à tout : les voyages, le ciné, la télé, les livres de ses confrères, surtout les malheureux, ceux qui ne savent pas écrire.
Graphomane surdoué, il ne tire pas à la ligne. Sa plume court rapide, légère, opportune, pas slave pour un sou. Grâce à lui le Point devient majuscule. Sa dégaine rapide, sa haute taille font de lui un personnage de l’Ouest, plus près de l’Eastwood d’Impitoyable que du Wayne de l’Homme tranquille. Le sang avec lui coule facilement.
Cette hyperactivité est due, j’imagine, à une maladie d’enfance qui n’a pas trouvé son remède ou à un Bercy trop avide ou à quelques belles gourmandes.
Il nous dit beaucoup sur lui. Quoique encore jeunot, il se sent vieillir, se plaint-il dans «la Paresseuse». Le visage s’élargit, se met à ressembler au père. Il est vrai qu’entre le Besson de la 4ème de couverture de « Dara » (1985) et celui de «Saint Sépulcre » (de Points 2005) il y a comme une poperisation du massif facial, manque la grande barbe. Mais rassurez-vous, Monsieur Patrick, vous ne serez jamais pépère.
Sa manie de toucher à tout et, semble-t-il, à toutes, satisfait certainement des exigences gourmandes en énergie. Il la renouvelle sans effort avec une fécondité qui doit rendre jaloux les cercles qu’il fréquente.
Même si je le sens du genre à ne pas les exaucer, je ferai une prière : s’il vous plaît, prenez une année sabbatique, des arrangements avec le percepteur, résistez à vos rédacteurs, à l’éditeur, isolez-vous dans une datcha, en Sibérie, où vous voulez, et mijotez une grande pièce de théâtre – sans entracte car je vais à Paris entre deux trains – pour y mettre tout ce qu’on aime chez vous : de la tendresse, de l’amertume, du vitriol, des regrets, des amitiés et des amours en partance mais qui reviendront, etc. Enfin, des choses qui changent des bons sentiments, de la philosophie à l’eau de rose, des idées à la mode, du théâtralement correct. Ce n’est pas trop vous demander. Sans vous forcer vous le pouvez.
Avec toute l’admiration d’un lecteur qui vous lit avec bonheur.
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09:45 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note









