29.03.2008
UN PAYS COMME ON N’EN FAIT PLUS
Lequel ? - Mais le nôtre ! - Mais pourquoi ? – Enfin, réveillez-vous, regardez, écoutez, lisez ! - Et vous voyez quoi ? - Vous, le visionnaire.
Je doute que ça vous intéresse, tellement vous êtes occupés à mieux faire. Mais enfin, essayons.
Les pays qui nous entourent ont accepté depuis longtemps la théorie de Darwin et croient à l’évolution des espèces. Ils ont assimilé l’idée que, pour survivre, il fallait s’adapter au monde qui change, ne pas être dépassés par des nouveaux arrivants qui chassent sur les mêmes terres, qui veulent acquérir des territoires dont on se croyait les maîtres. Ils savent qu’il faut vivre dans un environnement qui bouge. Des nouvelles idées, des nouvelles techniques, des nouveaux pouvoirs, des nouvelles perspectives bouleversent la tradition, les fortunes établies, les rentes viagères et de situation, les monopoles, les services publics, les emplois à vie, les emprunts d’État et pire que tout, les idées reçues.
Forts de cette évidence et animés par une volonté qui se forge dans la logique et la raison, ces peuples-là réforment leur État, remboursent leurs dettes, investissent dans le soleil, éduquent leurs enfants, innovent autant qu’ils le peuvent. Ils s’y essaient en tout cas. Certains réussissent, d’autres moins. Ils savent, en tout cas, ce qu’ils doivent faire et comment le faire. La droite comme la gauche, chez eux, ont compris qu’il n’y avait qu’un seul chemin possible et, même s’ils s’en défendent – mollement –, ils poussent dans le même sens.
La France, elle, se vautre dans une autre posture. Elle croit, adossée à une prétention bâtie sur 2000 ans d’une Histoire qu’elle pense exemplaire, unique et qui, l’ayant mise où elle s’imagine, c’est-à-dire au centre du Monde, qu’elle n’a pas de raison de changer.
La France, sans le savoir, a donc opté pour le créationnisme, ce joli conte poétique, piqué dans la Bible par des échappés de Ste. Anne. Fille aînée de l’Église, elle est un miracle de la nature, de la géographie et de l’Histoire. Une fois pour toutes réussie, la perfection lui suffit. Seuls les imparfaits, les idiots, les attardés, les insatisfaits, les esprits légers, les sans racines, les sans domicile fixe, les opportunistes doivent évoluer. Être opportuniste est, chez nous une injure et la France s’en défend au point, maintenant, de regarder un certain passé avec gourmandise et envie.
Démonstration :
La France de Monsieur le président Sarkozy est donc en train de retrouver sa place dans l’OTAN. Au moment où la menace russe sur l’Atlantique Nord a la magnitude que vous connaissez, il était urgent d’opérer un retour dans le passé et renouer avec une tradition de vassalisation, héritée des deux guerres. L’armée française – ou ce qu’il en reste – avait grand besoin, pour retrouver quelques moyens, de revenir dans le giron américain et son haut commandement, désespérait, sans doute, de ne plus être sous la férule d’un ancien de West Point. Le général John CRADDOCK (si, si, c’est son nom), commandant suprême de l’OTAN est le Maréchal qu’il nous fallait. Fontainebleau va retrouver certainement le SHAPE et son lustre d’antan et les forces d’occupation occuper à nouveau le terrain. Pour preuve de son allégeance, le chef de nos armées va bientôt envoyer une brigade légère se faire décimer en Afghanistan pour renforcer le moral des G.I.s’ au bord de la crise des nerfs. Encore un effort et notre gendarmerie bientôt rétablira l’ordre dans les faubourgs de Bagdad.
Notre défense internationale va être le catalyseur de la victoire des forces démocratiques sur les forces du mal qui se cachent dans des vallées interdites. Notre apport va être décisif. Notre connaissance du terrain depuis Kessel, notre science de la guérilla, l’expérience de notre élite guerrière dans les guerres perdues d’avance, vont trouver là un terrain d’exercice tellement propice que notre Top model président prévoit, devant le parlement britannique enthousiaste, une victoire certaine à échéance indéterminée. Il se situait manifestement dans une perspective de guerre de 30 ans voire de 100 ans, mais nos amis anglais et nous en avons l’habitude.
De toute façon un esprit décidé ne s’arrête pas à ce genre de détail. Ora pro nobis. Une fois effacé le souvenir d’une politique gaulliste aventurière et revenus à la raison d’un protecteur - tout étonné du retour de cette brebis égarée - le voyage dans le passé va pouvoir continuer sous une protection encore plus haut placée, je veux parler de la divine. La République était laïque, elle va devenir sacrée ; elle restera laïque aussi, enfin, s’il reste de la place. La religion est en effet une bien belle chose et qui n’en a pas est bien à plaindre, tel est le message présidentiel. La vie avec le RMI, le SMIC serait insupportable si la transcendance, la vie rêvée des anges n’existaient pas pour calmer les impatients, faire régner l’ordre et attendre des jours meilleurs. Cela a marché du temps de la royauté. Pourquoi pas aujourd’hui dans notre république monarchique ? Les églises sont prêtes à reprendre du service. Elles n’attendent même que ça, elles qui ne sont bonnes qu’à ça. Avec la lune ou le paradis comme appât, politiciens et religieux parlent le même langage. On sent qu’il y a du Constantin chez Sarkozy.
Vous me direz : les choses bougent. Il est faux de prétendre qu’il n’y a pas d’évolution. D’accord mais c’est pire car c’est une évolution à rebours. Au lieu d’avancer on recule. Au lieu d’accompagner le flux et même d’aller un peu plus vite pour garder une liberté de manœuvre, nous, on rame à contre-courant, on essaie de remonter le torrent, à la nage. Du jamais vu, du jamais fait. Toujours cette devise imbécile : « impossible n’est pas français ».
Notre classe politique est, comme vous le savez, un grand motif de satisfaction pour ceux qui ne l’aiment pas. Elle a, en effet, beaucoup pour déplaire.
Elle se forme dans une fabrique à tout faire, selon une technologie dépassée, avec des produits de mauvaise qualité. La seule qui doit être bonne est la mémoire et la récitation de ce qui a été appris par cœur. Une fois sur le marché public, elle sévit, plastronne, discoure, vote et prétend gouverner.
Ses idées, si l’on peut dire, car en réalité elle n’en a aucune, sont empruntées aux vieilles lunes. Elles ont - dans un temps que généralement on préfère oublier tant il contient de catastrophes, de guerres ou de préparations aux précédentes – été à la mode. Elles survivent à leur mort dans les esprits fatigués, encombrés de cette élite capable de tout pour elle et de rien pour nous. Aucun échec, aucun démenti par les faits, aucune mise en examen, aucun flagrant délit de mensonge, aucun retournement de veste, aucun scrupule ne l’atteint, ne la fait réfléchir, ne peut la faire partir, retourner à son néant naturel.
Ses représentants sont à droite ou à gauche selon des choix qui doivent tout au calcul. C’est ainsi que le politicien, s’il vient d’un milieu bourgeois, aisé, riche, nanti sera plus volontiers de gauche. Il y aura le délicieux frisson de trahir les siens à qui il doit tout. Rassurez-vous, il continuera de payer l’ISF et trahira tout aussi bien ses électeurs. On ne se refait pas même quand on croit au libre arbitre.
A droite, le parcours est le même, à l’inverse. S’il est fils de petits, de mal logés, de mal élevés il n’aura de cesse de prendre sa revanche, de grandir, de s’élever, de s’enrichir. Le RPR, l’UMP est fait pour lui. Une preuve que Darwin là encore avait raison.
Aux extrêmes la situation a tout pour séduire les suicidaires, les amnésiques. Les uns aspirent à refaire la révolution et, s’il le faut, à faire table rase du présent, façon Khmers rouges. Leurs vis-à-vis, de l’autre côté de la barricade veulent aussi en découdre. Pour ceux-là, Deat, Daudet et d’autres sont des grands-parents tout à fait présentables dont il convient de s’inspirer. Les croix de feu sont, pour eux, des croisés très modernes.
Je pourrais continuer à gémir sur notre vision de l’avenir, notre tendance à croire qu’il sera le modèle du passé, sur notre éducation nationale, ce grand corps malade et qui pourtant refuse tous les traitements. J’arrête là car on pourrait m’accuser de noircir le tableau. Si je suis déçu c’est que: tout laissait croire que le bateau allait tailler sa route au grand largue, à bonne allure, toutes voiles dehors et voilà qu’à peine amariné le capitaine – à la surprise générale et à la mer encore d’huile – est en train de faire machine arrière toute, mais les réservoirs sont à sec, le moral au plus bas et les mutins s’organisent. À la vigie, je sens tanguer la galère et ne suis pas rassuré, et vous ?
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09:05 Publié dans Débats | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Pays, nouvelles, France, OTAN, brigade, évolution, vigie
26.03.2008
CONVERSATION PRIVÉE
La conversation est un art délicat et qui, pour LIN Yutang obéit à des contraintes strictes. Un lieu agréable, un temps propice, des hôtes de choix et de vue agréable, des vins qui délient les langues.
L’autre soir les conditions étaient remplies ; des vieux amis, encore jeunes, une salle à manger confortable, à la bonne température. Le repas avait été consistant et léger, le Chinon bien chambré et de la bonne année. Tout était pour le mieux, la suite s’annonçait bien. Le débat fut lancé dès la dernière bouchée du dessert avalée. Une fois expédiées les inévitables nouvelles des enfants, des amis et qui heureusement pour tout le monde étaient bonnes, on en vint aux spectacles, le théâtre, ciné, concerts. Le sujet fut vite épuisé faute de munitions ou par honte d’en parler. Vint le temps des lectures, sujet inépuisable, moins risqué que celui de la politique intérieure et extérieure. On peut l’aborder l’âme sereine. Par principe et pour ne pas nous répéter, je commence toujours par ordre alphabétique. Antoine de St Exupéry occupa peu de temps. Aucun inédit n’avait été découvert. L’aviateur allemand qui avait abattu son P-38 Lightning le 31 juillet 44 en Méditerranée venait de se faire connaître. Il ignorait le nom du pilote de l’avion quand il était en train de l’effacer de la carte du ciel. « Si j'avais su que c'était Saint-Exupéry, l'un de mes auteurs préférés, je ne l'aurais pas abattu ». Il y avait peu à dire, si ce n’est une minute de silence à la mémoire du grand prince.
Je faillis enchaîner sur Ambrose Bierce et son Dictionnaire du Diable que je venais d’exhumer et dont j’avais quelques horreurs en mémoire. Du genre « la vieillesse : prolongation peu commune de la crainte de la mort ». J’allais les lancer à la cantonade, sûr du succès, quand je me rappelai que notre ami préférait Dieu au Diable. Étant l’hôte, je ne pouvais décemment heurter mon invité de la sorte. J’escamotai Bierce avant de faire l’impair. Dans le C, Cioran était incontournable. Patatras, à peine je lançai le débat sur les Syllogismes de l’Amertume, un joyeux livre, plein de pensées revigorantes, du genre : « Chaque jour est un Rubicon où j’aspire à me noyer » ; « S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach c’est bien Dieu » ; « La tristesse, un appétit qu’aucun malheur ne rassasie », que la femme de mon ami explosa : « Cioran, ne m’en parle pas. L’horreur à l’état pur. Il n’aime rien ni personne. Toute une carrière littéraire à s’ausculter le nombril, à n’en sortir que de la bile. Il a fait commerce de son suicide sans jamais passer à l’acte, acharné qu’il était à nous déprimer ». Mon grand homme rapetissait à grande vitesse. Je tentais de le défendre : « Oui, mais il est mort comme il n’aurait pas aimé, dans son lit ». L’idée de ne plus en entendre parler la réconcilia d’un coup avec le génial grincheux et la conversation reprit, apaisée, tranquille sur des sujets moins fâcheux, du moins je le croyais.
Je lançais mes provocations habituelles dans l’espoir de réfutations imparables, la décadence de la France, de l’Europe, la prévention, ce boomerang impossible, les enfants, ces bien-aimés si mal élevés, les papesses, les palais épiscopaux, etc. as usual, dit-on au Nord, como de costumbre au-delà de Rio Grande, la réaction ne me déçut pas. De la lumière sur une plaque sensible. Un peu de Chirac sur du Sarko, de l’eau sur le feu, de l’alcool sur la plaie, le poil se hérisse, la bouche devient sèche, la pupille se rétrécit, l’adrénaline se déverse, le ton monte, la défense s’organise, la contre-attaque est déclenchée avant même que l’arme soit fourbie. Le débat se conclut dans la confusion générale, un brouhaha qui réveilla Titine. Thor, sorti brutalement d’un rêve, aboya par réflexe ; Trice lui sauta à la gorge pour le faire taire et ne pas réveiller sa maîtresse qui s’était assoupie, profitant d’un instant de silence ; moi qui reprenais mon souffle, eux qui unissaient leurs forces.
Ce fut une conversation comme je les aime, franche, ouverte, un vrai dialogue, façon monologue mais qui fait réfléchir et rêver à d’autres.
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22:20 Publié dans Débats | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Conversation, conditions, Cioran, provocations, monologue
05.03.2008
COLÈRES
Un matin sur inter, la semaine dernière, des info ordinaires : un témoignage sur une prison, parmi d’autres : surpeuplée, une cellule pour trois, 9 m2, la promiscuité, l’entassement, l’inconfort, la saleté, les cafards, l’humidité, l’horreur, des gardiens réduits au rôle de porte-clés et, comme ailleurs, 20% de détenus relevant de soins psychiatriques et pas de psychiatres en vue. Suit, pour flatter notre orgueil, le classement mondial des universités. La France, comme d’habitude, se traîne en queue de peloton, avec les pays pauvres, sans ambition, sans avenir.
Faut-il que l’âme d’un pays soit atteinte pour qu’il en arrive à ce degré d’abaissement ? La saignée de 14-18 serait le traumatisme fondateur. Le pays ne s’en serait jamais remis. Il faut se rappeler que lorsque la France est entrée en guerre en 1939, notre armée opposait 450 appareils de chasse moderne aux 10.000 de la Luftwaffe (in « Le deuxième conflit mondial », T.II, Deuxième partie : Science et technique de guerre, C. Rougeron, Ed. G.P. Paris, 1947). Notre DCA était inexistante. La supériorité numérique en chars des allemands était de 100% et les nôtres, moins biens armés, au rayon d’action inférieur étaient condamnés d’avance. Même connaissant l’état des forces, les projets de Hitler, nous avions été incapables de réagir.
Rien n’a changé. Nous subissons outragés certes, mécontents des autres plus que de nous-mêmes, eux qui acceptent des réformes, qui prennent le train en marche, s’y accrochent, le poussent et ont des bataillons de savants, de chercheurs, d’étudiants aux premières lignes de la guerre économique mondiale.
Les deux informations sont deux symptômes parmi d’autres de cette maladie qui frappe la France. Elle associe des manifestations psychiques et physiques :
1/ Une aboulie - cette incapacité d’action – et une boulimie - cette envie de consommer sans produire-. Le couple est mortifère.
2/ La paranoïa qui obscurcit le jugement avec la conviction d’être victime d’un complot.
Le refus de prendre en compte la réalité relève de la psychiatrie lourde.
Traiter avec humanité, respect, efficacité plutôt qu’avec indifférence, mépris, incurie les étudiants qui sont le futur, l’espoir et ceux qui purgent une peine pour que, libérés ils retrouvent une place dans la société et ne la combattent plus de l’intérieur est, chez nous, une impossibilité.
Ce qui est dénoncé aujourd’hui l’était déjà hier. Dans les années 80 le scandale des prisons surpeuplées existait déjà. Depuis l’abolition de la peine de mort, il y avait eu une explosion de la population carcérale. La conséquence avait été immédiate. On s’y suicidait à un rythme soutenu. Personne ne s’en émouvait. L’orgueil du Garde des Sceaux était que la France avait rejoint le giron des pays civilisés en abolissant la peine de mort. Un matin, sur Europe 1, Monsieur Badinter était venu se féliciter de sa grande œuvre et se lamenter – un peu – de crédits insuffisants. Il n’avait pas relevé que dans le même temps l’argent coulait à flots pour les chantiers du président. En colère, j’écrivais une réflexion sur le sujet et le Monde la publiait dans sa page « Débats » le 14 mai 1985 (p. 2):
« Des cellules ou des palais ?
La France veut éblouir, mais condamne les détenus au désespoir
L’INCAPACITÉ du pouvoir d’imaginer et de réaliser une politique pénitentiaire efficace et humaine est donc une fatalité française. La rage des condamnés et des prévenus se nourrit du sentiment d’être plus maltraités que le délit dont ils se savent coupables ou accusés ne le justifierait. Ils accumulent un crédit sur la société que les plus rancuniers ne cesseront ensuite de lui faire payer. Le simple instinct de conservation devrait inciter ceux dont la liberté se moque des enfermés à ne pas laisser fructifier ce capital de haine.
Si le Garde des Sceaux se vante avec raison d’avoir obtenu l’abolition de la peine de mort et de beaucoup travailler à la modernisation de l’ordre judiciaire, il n’a pas le mauvais goût de relever que la prison n’a jamais été autant homicide et avec si peu de raison, puisque ce ne sont plus les coupables mais seulement les plus fragiles qu’elle tue. Les cinquante et encore plus chaque année qui s’y pendent, s’y égorgent, s’y empoisonnent, s’y défenestrent parce qu’ils ne supportent pas le supplice de l’entassement ou la honte d’une accusation qui mettra des mois ou des années pour s’instruire jugent une société et ses maîtres autant qu’une guillotine.
Le ministre se justifie en invoquant la modicité d’un budget qui le rend incapable de recruter des juges et de construire quinze mille cellules. La plainte serait recevable et l’excuse acceptable si le même État dans le même temps ne trouvait l’argent destiné à « griffer son siècle» sans aucune difficulté : les palais, musées, opéra, pyramide, regroupés dans ce que le Nouvel Observateur appelle les « pyramides du président » coûteront 15 milliards en francs 1984. Cette gloire scellée, pense-t-on, dans le béton, serait peut-être plus assurée auprès des Français et des pays que l’on veut éblouir si le procédé ne copiait celui de Louis XIV construisant Versailles sur une France exténuée.
Ce plagiat grotesque, dont le monde entier ricane et qui, accessoirement, condamne prisonniers et prévenus à la promiscuité et au désespoir, renvoie à l’un de ces moments de vérité où la nature profonde d’un homme, d’un État, d’un pays se concrétise. Notre histoire est pleine de ces choix malheureux. Les mimiques, les protestations, les inaugurations acquièrent une dimension à la mesure de leur valeur. Le constat, aujourd’hui comme hier, est amer. »
Le temps passe. D’autres éminences arrivent aux honneurs. D’autres réformateurs prennent le pouvoir. On recycle les anciennes gloires. Monsieur Chalandon, ce bon à tout devient Garde des Sceaux de Jacques Chirac de mars 1986 à mai 1988. Constructeur inspiré – rappelez-vous les Chalandonnettes, cette solution miraculeuse au mal-logement du temps où il était ministre du logement (4 ans de 1968 à 1972) – il décide à grands coups de cymbales et à l’émoi de la gauche piquée au gras de son incurie, de rénover le parc carcéral, de bâtir des prisons new look aussi vite qu’Accor ouvre des Formule 1 et de rendre aux monuments historiques tous les châteaux d’if continentaux. Ce plan-là para au plus pressé mais s’enlisa dans les difficultés budgétaires et, comme à l’habitude les réformateurs suivants s’attaquèrent d’abord aux réformes de leurs prédécesseurs. Leur peu d’énergie, de conviction, de temps et d’argent s’y épuisa.
En 1994, rien n’a changé, nouvelle colère. L’Olympe est toujours la résidence présidentielle. Le Monde nous redonne l’hospitalité le 4 décembre 1994 :
« Faisons un rêve.
Imaginons un chef d’État qui aurait décidé de laisser dans l’Histoire le souvenir non seulement d’un grand bâtisseur, ami de la musique, de la peinture, de l’architecture, de la littérature, mais aussi celui d’un président soucieux de mettre au service des déshérités les ressources de l’État, dans les mêmes proportions.
Il aurait trouvé, sans difficulté, un autre organisateur aussi génial dans le bien que celui qu’il avait chargé de créer le beau. Cette excellence ayant reçu la même délégation du pouvoir élyséen aurait forcé les défenses du ministre des finances, trouvé les architectes, les terrains, les maîtres d’œuvre pour construire les maisons qui manquent aux sans-abri, des cellules qui ne soient pas attentatoires à la dignité des emprisonnés.
La vanité exclut-elle à ce point la pitié? »
L’état de la France est mieux représenté par celui de ses maisons d’arrêt moyenâgeuses ou surencombrées que par la Galerie des Glaces redorée. Le cuir de nos élus, de nos gouvernants est de la qualité de celui du rhinocéros : épais, imperméable, indifférent. Ils ne s’énervent pas et pourquoi le feraient-ils puisque le consensus est parfait. Aucun critique de cinéma n’a relevé que Spielberg profitait de son films «Arrête-moi si tu peux » (2003) pour montrer en quelques plans une prison française telle que la voit la scène médiatique mondiale : une annexe de la Bastille avant sa prise, un dépotoir, un cul de basse fosse servi par de sinistres gardes-chiourmes. Une promo pareille aurait mérité d’être relevée, analysée et quelques efforts faits pour ne plus la mériter. On préféra l’ignorer, applaudir le talent de Di Caprio et le policier yankee pourtant acharné à sa perte, venu le sortir de sa sinistre geôle toussant, crachant, grelottant. Le message est pourtant passé. Il n’y a que ceux qui auraient dû le recevoir qui ont fermé leurs yeux et leurs oreilles. Un état de coma dépassé, je vous dis.
L’état de nos universités, leur relégation dans le bas du tableau, leur absence de prestige, de résultat, une fréquentation étrangère maintenue parce que l’on accepte la gratuité des inscriptions, l’absence de sélection, la non connaissance de la langue et que certaines facultés trouvent là un moyen commode de maintenir un effectif d’étudiants qui justifie celui des enseignants mériterait les mêmes développements. Les causes sont identiques. Réformes itératives, à la sauvette, superficielles, sans moyens, changement d’étiquettes, volonté affichée de libérer une population d’enseignants et d’étudiants qui ne veut surtout pas d’une liberté qui signifierait le contraire des raisons qui l’on fait choisir d’être là où ils sont : la sécurité, la routine, des semestres réduits à des trimestres, des chercheurs qui n’ont rien à prouver, les emplois à vie, la cooptation comme méthode de recrutement, des commissions de conformistes chargées de piloter l’originalité, le subversif, le nouveau, autant d’inconnus qui leur font horreur.
Une université sans moyens, sans courage, sans imagination qui s’accommode du médiocre, préfère son éclatement qui affaiblit en dispersant, à l’union qui fait la force mais supprime des féodalités qui font tant de seigneurs.
Voilà ce que l’on peut entendre, au-delà des mots, sur son poste, entre deux pubs, si on a encore l’envie ou la force de se mettre en colère.
15:25 Publié dans Débats | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Colères, prison, universités, désespoir
11.02.2008
LE SUICIDE ET L’IMPOSSIBLE PROPOSITION 317
La radio, il y a peu, racontait l’histoire tragique d’un suicidaire qui, s’étant raté, avait appelé au secours et mobilisé une armée.
Cette odyssée illustre l’abandon dans lequel sont laissés les candidats au dernier départ dans notre pays. La volonté d’en terminer n’est pas, chez nous, un droit garanti par la Constitution. Notre liberté est conditionnée au bon vouloir d’une société qui, n’en accepte pas le principe. Ce refus est fait, au nom d’intérêts supérieurs, de valeurs transcendantales, d’une exaltation de la vie, d’un refus théorique de la mort.
Cette position est de principe. Elle permet des envolées lyriques, de la grandiloquence. Comme toujours, la vérité est loin du dogme.
De mon propos j’exclus l’euthanasie, ce coup de pouce en fin de soins palliatifs, tout juste accepté, avec force conditions et qui s’inscrit dans une autre histoire. J’élimine aussi l’immense cohorte de ceux qui, aux yeux de tous, avec le blanc-seing des autorités, l’empressement du commerce et de l’industrie, l’encouragement de la publicité, se détruisent lentement, avec application, obstination. Leur comportement est admis par la tradition, reconnu par la culture, fiscalement intéressant. La mort lente qu’elles se préparent, distillée à petits verres, à petites gorgées, à petites bouffées et maintenant par trop de sucre, de graisses, de sel ne suscitent pas d’effroi ; de la désapprobation quand l’ivresse est bruyante, l’énormité du corps trop encombrante, la fumée trop opaque. Mais le cancer qui s’enracine, le foie qui se cirrhose, le diabète, l’hypertension, l’insuffisance respiratoire qui fabriquent à la chaîne de jeunes vieillards raccourcissent la vie aussi sûrement qu’un bon suicide. Ces morts en sursis qui préparent leur fin posent une question sans réponse : comment peut-on se faire plaisir sans mesurer le mal à venir, quel libre arbitre, pourquoi cette dépendance, ce dérèglement, ce comportement, cette contagion ?
Je veux parler des suicides classiques par dépression, par dégoût, par dépit, par lassitude, par solitude. Une interrogation d’abord : Pourquoi l’adulte lucide, consentant, conscient, libre d’aller et venir, de voter à l’extrême droite ou à l’extrême gauche, de croire ou de ne pas croire est libre de sa vie mais pas de sa mort ? Le hasard, la malchance, une balle perdue, un arbre qui tombe, un poêle qui perd de l’oxyde de carbone, une voiture folle, un policier ivre, une bulle dans la perfusion ont ce pouvoir, pas lui.
On admet sans rechigner que la liberté ne peut être que relative puisqu’elle s’arrête là où elle va compromettre celle de l’autre. Mais sa censure va beaucoup plus loin. Elle ne permet pas non plus à un naufragé sur une île déserte de se suicider. Il ne compromet pourtant la liberté de personne – Vendredi n’est pas encore arrivé – mais, horreur suprême, il s’attaque à la vie.
Si la religion est d’État, Dieu, son créateur est en fait le propriétaire et de la sorte perdrait un adorateur. Dieu a horreur de s’appauvrir. C’est la pauvre idée que son Église a imaginé pour ne pas perdre de fidèles.
On pourrait objecter – mais à quoi bon ? - qu’il gagne une âme, un pur esprit qui viendra flotter dans son paradis et lui rendra encore mieux grâce, débarrassé qu’elle ou qu’il est des scories d’un corps encombrant, malhabile, fatigué, malade, inapte, déprimé, inadapté, incapable, peut-être invalide et qui finalement n’a pas été à la hauteur de sa mission.
Le suicide est tout autant intolérable à l’État laïc et pour les mêmes raisons car la Nation considère le citoyen comme son bien. Elle a dépensé beaucoup pour lui. La grossesse, l’accouchement, les congés pré et post-maternité, l’école, les services publics mis à disposition coûtent cher. C’est lui le responsable des déficits de la Sécurité Sociale, de la RATP, de la SNCF, de la dette. Sa retraite, s’il est fonctionnaire, est subventionnée.
La Nation a donc quelques droits - au moins financiers - sur lui, et elle ne veut pas perdre les impôts directs et indirects qu’elle arrive à lui extraire.
L’État a aussi l’obligation de conserver sa population en état de marcher pour assurer sa pérennité, sa défense. Une épidémie de suicides serait désastreuse et risquerait de transformer sa grande puissance en petite. La vie est précieuse pour lui et il l’économise pour pouvoir la gaspiller dans les grandes occasions, quand – généralement par sa faute – la Nation est en danger.
Le suicide est, de plus, pernicieux car pousse certains à réfléchir. Cette minorité réfléchissante reste une minorité mais ce sont les marges qui font la différence. Lisez, si vous n’êtes pas convaincu, la presse économique.
Mauvais citoyen, mauvais croyant, juge de lui-même notre homme, notre femme qui y réfléchit s’engage dans un chemin épineux, tourmenté. Le raptus, cette bouffée délirante, brutale, incoercible, insurmontable qui précipite du 10ème étage n’est pas la règle. C’est plutôt une rumination qui y conduit lentement. Elle argumente, discute dans le for intérieur.
Plusieurs paramètres sont en action :
- la curiosité. Je connais bien mon monde. Cela fait quelques décennies que je le fréquente. J’en ai tiré ce que je pouvais. Pourquoi attendre plus longtemps pour découvrir celui qui vient après ? Est-ce celui des chrétiens, des musulmans, de Confucius ? Vais-je me réincarner et revenir sous une autre forme ou entrer dans le néant, un sommeil sans rêves, sans cauchemars et surtout sans réveil ?
- la réalité. Vais-je me réveiller longtemps encore au petit matin blème, dans un deux-pièces minable, des gamins braillards, une épouse ou un époux grincheux, une banlieue pourrie, un métro puant, un patron-gangster, des fins de mois qui commencent le 15, une politique de merde, un climat qui se déglingue, des grèves, des OGM, des ONG, des guerres, des attentats, des accidents, une télé-poubelle, une presse de caniveau, des impôts, des dettes, un rhume, une sciatique, une colique, l’hôpital, cette tristesse, cet accablement, ce poids, cette fatigue, ces soucis, etc.
On peut faire des variations sur ce canevas en mieux, en pire. Le fond change peu et la fin est toujours la même.
On comprend qu’il y en ait qui s’y résolvent, ayant donné, subi. Leur patience, leur masochisme arrivés à saturation, ils décident d’arrêter les frais, de fausser compagnie à une mauvaise compagnie, de disparaître avant que les choses ne se gâtent : que le déluge arrive, que la bombe explose, que le crabe s’installe, que le caillot s’incruste, que le cerveau déraille… Ils veulent tirer le rideau, en toute connaissance, en toute lucidité, sans demander des autorisations en trois exemplaires à des services publics compétents, certificat médical à l’appui.
Indépendant face à une dictature sociétale se dissimulant sous des oripeaux de démocratie et refusant sa loi, l’être qui ne supporte plus l’humanité qu’on lui a imposée sans l’avoir réclamée devrait pouvoir s’en séparer, revenir à un état a-cellulaire ou disparaître dans un éther immatériel sans choquer personne. L’ambition est nourrie par une expérience, des antécédents, une conviction. Sa fuite libère une place, diminue la pression, la cohue, la pollution. Elle devrait satisfaire.
Des milliers d’individus chaque année décident de passer à l’acte. Il les obsède. Ils ne pensent et ne rêvent que de cela. Ils essaient d’en parler, d’en discuter. Ils demandent conseil, lisent des livres.
Beaucoup se heurtent au refus, à l’incompréhension, la peur, la colère, le mépris, la honte. Ils se renferment dans leur solitude, leur désarroi, se sentent coupables de vouloir enfreindre la loi du clan, de ne plus être conformes, d’être le mouton noir, la brebis galeuse.
Il y en a qui se résignent mais entretiennent la flamme et, paradoxalement, y retrouvent parfois une raison de vivre. Ils savent que si les choses empirent, une solution existe.
D’autres improvisent et réalisent. Ils envahissent les faits divers. La mort est souvent violente, spectaculaire :
- le motard vise le poteau électrique ;
- le skieur s’engouffre dans le couloir d’avalanches ;
- le plongeur en apnée s’hyperventile plus qu’il ne devrait ;
- la voiture s’encastre sous le poids lourd ou remonte à contre-courant l’autoroute ;
- le chasseur oublie que son arme était chargée ;
- le pauvre, il est mort d’une overdose.
Ces bricoleurs tragiques sont obligés de compliquer leur fin car ils n’on pas le choix d’une mort calme, apaisée, sereine, à la mesure du voyage vers l’inconnu ; une fin domestique, tranquille, à la façon de « Soleil Vert », la Pastorale de Beethoven en fond sonore.
Même si demain serait arrivé, il est en retard chez nous. Quelques pays montrent un peu plus d’humanité, de compassion, de compréhension, d’amitié, d’amour pour ceux qui veulent partir. Même s’ils les réservent à ceux que la douleur taraude, ils leur facilitent la tâche : la Suisse, la Belgique, la Hollande et quelques autres tendent la main et ne traînent pas en prison ceux qui aident.
Ici, le Siècle des Lumières a cessé d’éclairer les esprits. L’obscurantisme, le conservatisme, l’ignorance, la bêtise, la tétanisation sur les idées acquises sont des valeurs inaltérables, inattaquables. Même Monsieur Attali, cet esprit libre, ce réformateur inspiré, cet iconoclaste patenté, auteur d’un projet censé remettre la France en marche et redonner à sa lanterne l’éclat du Phare de Baleines (île de Ré) n’ajoute pas à ses 316 propositions celle qui libérerait la mort de son linceul. Cet oubli trahit l’esprit de sa réforme.
Il n’y aura donc pas d’Agence Nationale pour le Droit au Suicide, pas plus qu’une agence de prévention, encore plus indispensable. Le drame du suicide et qui ne peut être passé sous silence par ceux qui en revendiquent le droit est celui de ceux qui ne devraient pas être concernés dans une société adulte, consciente, responsable, solidaire. Les jeunes qui se suicident avant même d’avoir vécu sont nombreux. Ils en arrivent là car leur courte expérience de la vie les en a déjà dégoûtés. La faute à qui ? Mais à ceux qui ont fait de la famille, de l’école, de la rue, de la ville, de la vie des endroits si inhospitaliers que l’envie de s’y attarder part avant même d’être assouvie. De la même façon ceux qui désespèrent de vivre simplement parce qu’ils n’ont pas les moyens de survivre, condamnent la société et ceux qui s’en prétendent responsables. Ils voudraient bien vivre pais ils ne peuvent simplement pas. Ces suicides-là sont les assassinats d’une collectivité meurtrière.
L’État hypocrite, lâche, traître à sa devise (Liberté, etc.), la religion, fidèle à sa volonté de punir pour mieux absoudre sont solidaires dans leur refus de traiter l’homme pour ce qu’il est et leur besoin d’en faire ce qu’ils veulent qu’il soit, un numéro, un consommateur, un producteur, un soldat, un pécheur, un repenti. Un refusnik jamais.
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01.02.2008
COLLISION DANS L’ESPACE-TEMPS
Le voyage comble une curiosité pour les paysages et ce qui les anime. On aime les étonnements du dépaysement. Ils inquiètent, rassurent, confirment, infirment. L’imagination apaisée, on rentre à la maison, satisfait ou non, rassuré souvent de ce que l’on est et du là où on a.
Des souvenirs souriants, légers font revivre pour longtemps le voyage avec plaisir et nostalgie. Il laisse des traces profondes si l’expérience a été dérangeante.
Un retour sur une vie antérieure voyageuse – merci Olivier – m’a rappelé deux séjours de cet acabit. J’y reviens car ce n’est qu’aujourd’hui que je les juxtapose.
Je vous parlerai d’abord de l’Afghanistan que j’ai découvert, avec 3 amis, en juillet 1971. Nous y allâmes par un itinéraire classique à l’époque - via Téhéran, encore impériale - et de là en bus pour Hérat. On ne peut imaginer la fascination d’alors pour l’Afghanistan. Kessel avait publié « Les Cavaliers » en 1957 avec un succès inouï. Il y fait vivre le pays, ses habitants, les chevaux dans une épopée qui enflamma les imaginations. Les aventures, les sentiments, les mœurs étaient d’un autre temps. Pourtant il ne se référait pas au passé. L’envie de connaître un endroit si étrange était irrésistible.
Nous étions préparés à ce que nous allions voir par des phrases telles que celles-ci, trouvées dans une préface de Kessel pour un album de photos (coll. Rêves et Réalités, édité par Réalités/Hachette 1970) : « J’ai entendu … et les voix des tribus chanter la liberté, l’espace, la guerre et l’amour …/…
…/… et sur des tapis aussi magnifiques chargés de vaisselle, de fruits, de sucreries, de Kebabs, de laitages caillés, d’agneaux rôtis, de riz multicolores, j’ai pris part à des banquets de cent convives, habillés de cafetans de soie …/…
.../… Je les ai vus passer, tantôt par petites troupes, tantôt par files interminables, au pas de leurs chameaux énormes, toujours superbes, libres …/…
…/… Le Pachtou, l’Ouzbek, le Hazara, le Tadjik, le Turkmène, le Nouristan vivent chacun comme vivaient ses ancêtres …/…
…/… La vigueur et la noblesse des traits (ce peuple est l’un des plus beaux du monde) l’harmonie des mouvements, la couleur des étoffes s’accordent à cette dignité instinctive de pâtre, de paysan, de montagnard, de guerrier, de nomade …/…
…/… Le climat est dur : torride en été, glacial en hiver. La terre est ingrate, hérissée de montagnes et coupée de déserts. La vie est malaisée pour la plupart des gens ».
Kessel terminait en ces termes :
« Pourtant à cause de la fierté et de la bravoure et du sourire de son peuple, j’ai toujours trouvé, au fond de l’évasion la plus complète, un étonnant échange humain, une rare et virile sécurité ».
Pierre Schoendoerffer avaIt découvert l’Afghanistan avec Kessel, à son retour d’Indochine. Pendant 7 mois ils sillonnèrent les pistes. Il raconte, dans l’introduction à un reportage :
« La nuit il nous arrivait de camper dans une tchaïkhama, roulés dans de grands manteaux qui sentaient le mouton et le rire des chacals nous tenait éveillés …/… C’était l’Islam primitif, le Haut Moyen-Âge …/… Ce que j’avais pressenti était vrai. L’Afghanistan c’est le ciel, c’est la pierre, c’est la nudité de l’âme et c’est Dieu. »
Ils n’avaient pas menti. Ce qu’ils avaient aimé nous était disponible. Je ne vous raconterai pas notre traversée du pays, en un taxi conduit par un chauffeur infatigable et rieur.
La plongée dans le passé, dans un autre univers, tenait d’abord au paysage, superbe, grandiose, un mélange incroyable de beauté : des montagnes, des cols, des vallées, des déserts, des oasis, des steppes, des sites fantastiques comme les lacs étagés de Band-i-Amir, les bouddhas de Bamyan. Il ignorait tout ce qui chez nous le souille : publicité, panneaux en tout genre, papiers gras, sacs plastiques, autoroutes, rails, zones industrielles, parkings, centres commerciaux, restaurant, hôtels, cinémas. Les routes étaient des chemins améliorés, pas toujours carrossables. On y croisait plus souvent des ânes, des chameaux et des chevaux que des bus, des camions ou des taxis.
Les habitants étaient à l’unisson. Les hommes étaient habillés de manteaux, enturbannés ou portant parfois un bonnet curieux que l’on a appris depuis à connaître. Les femmes, elles – quant on en voyait en ville – étaient des spectres recouverts des pieds à la tête d’une sorte de cagoule plissée bleue, avec un petit grillage brodé devant les yeux. Dans le Turkestan au Nord nous en avons vues non voilées avec des hautes coiffures compliquées qui rappelaient le hennin de notre Moyen-Âge.
Les scènes de la vie dans les villages, les campagnes étaient aussi d’une autre époque. Nous voyions de la route des paysans battant leur blé à coups de fléaux, des ânes tournant dans une meule pour écraser le grain. Dans les villages, un artisanat de première nécessité fabriquait devant le client les ustensiles du ménage, les outils pour les champs, la bourrellerie, les tissus. Cela se faisait sans mécanisation, à la main, avec adresse, débrouillardise et une efficacité confondante.
Dans les magasins en souterrain de la Khyber Pass il y avait même des ateliers où l’on fabriquait sans machine-outil des fusils, des pistolets qui armaient jusqu’aux dents les Patchous de l’endroit. Leur activité, à ce moment-là paraissait pourtant pacifique et surtout consacrée au change du dollar et de la monnaie locale.
Nous n’eûmes pas l’occasion d’assister au fameux bozkachi, cette joute à cheval entre deux équipes qui se disputent le corps d’une chèvre en automne et en hiver dans les plaines du Nord ni de voir les combats d’animaux dont ils sont friands : combats de chiens, de béliers, de chameaux, de coqs, de perdrix.
L’amusement n’est pas, de toute façon, la préoccupation principale, la grande affaire est la religion, l’Islam. Cela se voit à la beauté et à la grandeur des mosquées. Les afghans sont pour la plupart des sunnites, fidèles à l’orthodoxie traditionnelle et leur vie est régie par les cinq piliers de la foi. La discipline est contraignante et la société l’impose. J’imagine que leur dévotion s’apparente à celle de nos aïeux quand la peur de l’enfer faisait des religieux les maîtres des âmes et des corps. Ils en étaient encore là mais ne paraissaient pas en souffrir. Leurs femmes, des ombres, n’avaient manifestement pas le droit d’exister en dehors de leur maison. C’étaient ces aspects qui nous rendaient les afghans singulièrement étrangers. Il y en avait d’autres qui nous auraient rendu difficile de vivre leur vie : le poids des traditions, de la famille, la difficulté de se soigner, une pauvreté généralisée subie plus qu’acceptée car l’histoire n’aurait pas été, par la suite, ce qu’elle fût. Il leur fallait survivre dans un combat contre le froid de l’hiver, la chaleur de l’été, la sécheresse, la faim, la soif, la maladie. Ils devaient y faire face avec les moyens qu’avaient nos ancêtres, dans les campagnes, dans l’Ancien temps. Ils étaient dérisoires et on l’imagine pour s’en effrayer aussitôt. C’était cela qu’ils vivaient au vingtième siècle, sans beaucoup d’atténuations pour la majorité. Elle s’en accommodait avec courage et orgueil, sans mendiants, sans le reprocher aux autres.
La suite du voyage, en Inde, au Cachemire fut riche et passionnante mais le souvenir de l’Afghanistan resta éblouissant.
Décembre 1978. Le 31 décembre, venant de San Francisco par la route, on arrive à Las Vegas. L’arrêt ne pouvait être évité. Vegas est un aimant trop puissant. Il fallait de toute façon confronter nos a prioris à la réalité. Le choc est rude, une apparition dans le désert, une créature incongrue qui surgit puis s’impose au milieu d’un rien que n’en demandait pas tant.
Le culte du lieu est le jeu et surtout l’argent, son sous-produit, un dieu pour l’Américain. Sa religion l’encourage à aimer cette valeur synonyme de pouvoir, de respectabilité, de confort. Dans ce contexte Las Vegas prospérait et prospère encore plus. Le principe est le même que celui de Wall Street. Il faut prendre des risques pour devenir riche. L’ambiance seule est différente, comme le décor. Les traders, les courtiers sont remplacés par des croupiers, des croupières. Les écrans de cotation sont des tables de black-jack, de poker, de roulette et les machines à sous, innombrables, en batterie, en série.
La passion y est plus primitive car l’argent se voit, se manipule, se perd, se gagne, sans intermédiaire. Elle se déchaîne, s’expose, explose dans un tintamarre feutré, le cliquetis de machines à sous, des cris de gagnants. Tous les moyens sont bons pour l’amplifier, associer le jeu à la fête et occuper les esprits par un spectacle permanent, omniprésent qui ne permet pas de réfléchir. Les publicités immenses, scintillantes, sans possibilité de les ignorer invitent aux spectacles de cirque, de music-hall, de variétés, de cabarets, de magiciens. La distraction est pour tous les âges, tous les besoins. Les "brothels" - out of town - ont une publicité tout aussi agressive et allèchent le client en proposant une marchandise fraîche, jeune, médicalement vérifiée et approuvée, toutes provenances. La satisfaction est garantie.
Cette débauche d’"entertainment" a une mise en scène et des décors à sa démesure. Les casinos rivalisent de hauteur, de grandeur de lumières, de jets d’eau. Ils impressionnent non par leur beauté mais par la volonté d'en imposer, d’abasourdir.
Les foules qui s’y engouffrent prouvent que les concepteurs, les investisseurs avaient raison. A l’intérieur le spectacle est à la mesure du dehors, la foule est innombrable. La plus nombreuse s’agglutine sur les bandits manchots, ces machines à sous qui portent bien leur nom. Solitaires, les yeux rivés à l’instrument, perdus dans leurs bulle, ils activent mécaniquement le levier pendant des heures, des jours, des nuits, indifférents au reste, dépensant jusqu’à se ruiner. Ils sont de tout âge, fatigués, indifférents à toute logique, pitoyables, désespérés, désespérants.
30 ans plus tard je sais que parcourir l’Afghanistan ou séjourner à Las Vegas c’était faire l’impossible voyage dans l’espace-temps. Dans le même monde, au même moment, il était possible, dans le début des années 70, de vivre dans des univers dignes d’une uchronie. Dans l’un vous plongiez dans un Moyen-Âge mystique, religieux, archaïque, peuplé de tribus vivant de troc, de l’agriculture, de l’élevage, fiers, pauvres, dans un milieu rude, se déplaçant à pied, à cheval, à chameau. Dans l’autre, à quelques milliers de kilomètres, dans une ville rutilante, dégoulinante de watts, de couleurs, de bruit, de voitures s’agitent des hommes, des femmes, souvent obèses, obsédés par leur apparence et avides de consommer, de jouir, d’assouvir des envies, des désirs d’argent, mâcheurs de gomme, mastiqueurs de hot-dogs, buveurs de coca, de bière, survoltés, fascinés par des machines à sous, des tapis verts. Cette foule prisonnière d’un système qui la dévore, d’une gaieté qu’on lui fabrique m’avait laissé de la tristesse, du dégoût et consterné à l’idée que ce mirage avait toutes les chances d’être contagieux. C’est pour fuir cette menace que ma femme et moi quittâmes très vite Las Vegas avec l’impression d’avoir transité par un monde surréaliste, futuriste, habité par des humanoïdes auxquels on aurait donné l’autorisation de s’amuser pour quelques heures dans un univers artificiel où ils auraient le droit de perdre leur argent en espérant en gagner.
Pour un voyageur, se confronter à des mondes différents ailleurs que dans le confort de sa bibliothèque est la raison de son départ. Il compare son univers avec celui d’un autre. Le choc et intime. Il n’a pas de conséquence. Revenons aux deux pays où nous nous sommes invités. Tout les oppose : l’histoire, la religion, les valeurs, l’art de vivre. L’un vit dans le dénuement, accepte son sort car il n’a pas le choix. L’autre a conquis l’opulence, est obsédé par l’argent, la satiété. Le premier ne craint pas la mort, le deuxième en a peur.
La guerre pour l’Afghan est un état auquel l’histoire l’a préparé. Même en paix, il se déplace armé, poignard à la ceinture, fusil en bandoulière. Il a lutté contre les Aryens védiques, contre Cyrus et Darius, Alexandre, les Omeyyades venus de Damas, Gengis Khan, Tamerlan. Trois fois il fit la guerre aux Anglais qui s’en souviennent. Les Soviétiques regrettèrent leur invasion.
L’Américain ne rechigne pas non plus à la guerre. Il la préfère quand il est sûr de gagner. Son rêve impossible est de la faire sans en mourir.
Rien ne prédisposait les deux peuples à se rencontrer puisqu’ils vivent dans des mondes parallèles. Le sort, la malchance, la folie humaine, sa politique a permis l’impossible. Leur trajectoire s’est confondue. Le choc a eu lieu. Les deux univers ne se sont pas reconnus. Ils se sont déclarés ennemis et depuis ils se tuent. On ne peut imaginer des adversaires plus disparates. L’un vit dans un monde féodal, guerrier, fanatique. L’autre, sophistiqué, consumériste vit dans un monde douillet qui ne sanctifie pas la mort de l’incroyant. L’un rêve de corps à corps, l’autre de guerre presse-bouton. Ce dernier a toujours été battu quand il est allé, au loin, s’attaquer à plus petit, plus maigre, plus pauvre.
La partie est inégale car l’Afghan est irréductible et il combat chez lui. Il y vit depuis toujours dans la misère, l’orgueil, la dignité, la liberté, la privation et il n’a peur de rien. Sa religion est sans doute un fardeau, c’est du moins de la sorte qu’elle nous paraît, mais il en fait une force. En face il y a Las Vegas et un peuple gavé, gras, dont l’argent est le premier des dieux et lui permet beaucoup. Il oblige ses malheureux soldats et leurs mercenaires à se battre en terre inconnue contre une armée de Djinns. Pour ceci et cela la fin ne sera pas heureuse car il ne fait pas le poids malgré son PIB, sa science, sa scientologie, son lard.
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29.01.2008
DÉBAT DE BLOG À BLOG
Olivier fait vivre un blog très intéressant depuis les États-Unis où il est installé (http://oliverbe.blogspirit.com). Il y commente l’actualité politique américaine, fait des analyses des livres qu’il voit, des livres qu’il lit, etc. Dans une note du 17 janvier, il rend compte, comme il l’avait fait du livre de prospective d’ATTALI (Brève histoire de l’avenir), d’un ouvrage « Les nouvelles élites. Portrait d’une génération qui s’ignore ». Dans un paragraphe il saluait l’audace de SARKOZY d’amener au gouvernement de nouvelles têtes dont on peut espérer qu’elles allaient transformer la pratique du pouvoir. Je suis moins optimiste :
« Moi aussi, Olivier, j’aimerais bien que Sarkozy tienne ses promesses et obtienne des résultats. Mais l’autre vendredi matin (le 17 janvier) sur France-Culture, Alain-Gérard SLAMA a consacré sa chronique – malicieuse – à donner des exemples de ce qu’il attribuait à un début de chiraquisation du nouveau président.
Vous aviez bien vu en insistant sur l’arrivée d’une nouvelle génération mais je me demande si ce renouvellement signifie une renaissance.
Les soixante-huitards, une fois dans les fauteuils des pouvoirs, ont abandonné leurs idées libertaires. Ils ont fait des PDG très convenables, très classiques, très difficiles à déloger et on leur doit d’être où l’on est.
SARKOZY a fait un bon casting en mélangeant à des figures encore présentables quelques cavales et chevaux légers. Ils seraient donc par définition, pleins d’audace, d’idées, de projets, seraient sans souci de carrière, de durée, de frontières, adaptatifs, créatifs, réactifs… Espérons aussi qu’ils échapperont à la fatalité qui fait que, dès le pouvoir acquis, l’obsession est de le conserver, d’oublier les promesses, de slalomer entre les difficultés.
Chez nous, les réformateurs se réforment très vite. Mon espoir est que le grain de folie qui inquiète tant certains soit assez fort pour lui faire oublier cette loi sacro-sainte et assez maîtrisé pour qu’il en garde le contrôle.
Être mobile n’empêche pas l’immobilisme. Voyez CHIRAC : il allait plus facilement et souvent au Japon, pays de la modernité que dans son château en Corrèze et pourtant…
La méthode utilisée pour faire des réformes reprend l’habitude de toujours : réunion d’experts, cogitations intenses, conclusions et projet de lois. Les trois étapes canadiennes ne sont pas au rendez-vous (Consensus – Concertation – Adaptation). Le paquet fiscal, les régimes spéciaux, l’université, tous des sujets d’importance n’ont fait l’objet d’aucun véritable débat puisqu’ils étaient prêts avant même que le gouvernement soit formé. La précipitation est peut-être un signe de jeunesse mais pas de sagesse. Les propositions d’ATTALI, malgré leur intérêt, risquent d’en pâtir. La verticalité jacobine a montré ses limites. La réforme des banlieues obéit à la même habitude. Quand leurs habitants ont-ils été réunis, écoutés ? Quand a-t-on, avec eux, fait le tour de tout ce qui ne va pas, de ce qui doit être changé ?
Est-ce manifester le respect qu’ils réclament que de décider sans leur demander de s’exprimer ? Le travail en profondeur aurait demandé du temps. Il n’a pas été pris. La bonne volonté de Mme AMARA n’est pas en cause mais il y a une fatalité liée à une culture de gouvernement qui ne sait qu’imposer. Ces nouveaux ministres dont on aurait pu espérer qu’ils se démarqueraient de leurs prédécesseurs font les mêmes erreurs. Ils auront les mêmes résultats. »
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13.01.2008
EN AVOIR OU PAS
Au hasard d’un étalage chez Gibert, j’ai trouvé Les Braban, un livre de Patrick Besson (Albin Michel). Je connaissais ses chroniques assassines, ses éreintages littéraires. Les Braban a été une bonne surprise. Besson a un style qui ne doit rien aux ateliers d’écriture. Concis, vif, rapide, sans complaisance pour ses personnages, il en fait des héros pitoyables et impitoyables qui ont des vies à raconter, improbables mais crédibles et qui nous parlent d’un temps et de lieux familiers.
Son livre est plein d’humour, d’humeur, d’amour, de verve, de cruauté. Ses égarements sont réfléchis et opportuns. Une promenade dans Londres devient un trip dont on se remet difficilement et qui donne envie de refaire l’itinéraire avec Besson comme guide.
Les héros sont aux prises avec leurs souvenirs. C’est l’occasion pour Besson de reprendre la métaphore de la valise qui s’alourdit avec le temps. Il le fait joliment : « Le passé d’un homme est une grosse valise dans laquelle s’accumulent chaque année des objets d’inégale valeur. Au bout de quatre-vingt-deux ans, disait mon père, cette valise est tellement lourde qu’on ne peut plus la soulever. On passe ses journées à la regarder, à tourner autour, à l’ouvrir, à sortir les objets, à les examiner, à les tripoter, à s’attendrir dessus. Notre passé nous fascine au point qu’on finit par entrer dedans – et la mort, disait papa, c’est quand il se referme sur nous car – c’était une de ses formules préférées – « la valise du passé ne s’ouvre pas de l’intérieur ». Là encore, le mourant se sentira coupable. Juste avant de rendre l’âme, il se dit qu’il ne fallait pas penser tout le temps à cette valise, ne pas la regarder, ne pas l’ouvrir, faire comme si elle n’existait pas, faire comme avant, quand nous étions jeunes, et qu’elle était petite, légère, posée avec négligence à côté de nous sur la banquette d’une brasserie, abandonnée dans le couloir de l’appartement des parents de notre petite amie, une valise dont on ne sentait pas le poids, dont on ne distinguait ni la forme ni la couleur, tant elle état anodine et immatérielle. On avait presque plaisir, de temps en temps à jeter un regard épanoui sur cette modeste chose qui, dans son insignifiance, semblait sourire. On était content de notre court passé, qui comportait un ou deux chagrins d’amour, des examens réussis, des voyages en Hollande et au Luxembourg, une voiture d’occasion et ce premier argent qui nous fait croire que nous sommes riches puisque nous pouvons enfin acheter des disques et des livres. Que s’est-il passé – se demandaient chaque jour, selon papa, tous les vieux de la terre – pour qu’un bagage à main élégant et pratique soit devenu en quelques années une vieille malle noire intransportable qui s’apprête à nous avaler ? Après un certain âge, concluait mon père, il faut se creuser la cervelle pour se souvenir d’un moment où, dans notre vie, le temps nous a paru long, tant son essence nous semble désormais celle d’un courant d’air ou d’un battement de cils. ».
La mémoire en chacun est donc un fardeau. Seul l’amnésique en est débarrassé. Ne pas savoir qui l’on est, d’où l’on vient n’est pas confortable, paraît-il. De toute façon le choix n’est pas donné. Le rendre plus léger est la seule option et charger la mémoire de bonheur, de plaisir, de réussite, le seul moyen. La vie rêvée des anges. Le paradis étant pour plus tard, il faut attendre et se contenter d’un tout venant qui ne brille pas par l’allégresse –habituellement. Ne pas ruminer, ressasser, ne pas être prisonnier des désavantages acquis n’est possible que si le besoin irrésistible de se battre, de créer, d’être responsable est présent. Cette pulsion de vie existe ou pas. Certains ne l’auront jamais, chez d’autres elle déborde, les anime, les propulse, les enflamme. Ils sont les seuls moteurs d’une société. Il faut seulement qu’ils soient assez nombreux et leur énergie assez puissante pour entraîner toutes les autres, les démunis, les dépressifs, les pessimistes, les paresseux, les passifs, les fonctionnaires.
Le malheur pour la France est que la mémoire est un bien national, une icône, une idole. C’est le pays des commémorations, des fêtes nationales, des musées, des monuments aux morts, des panthéons, des généalogistes, des stèles, des plaques. L’Histoire nous rattrape à tout bout de champ ou de rue. Ce rappel obsessionnel du passé officiel fait que nous avons autant de mal d’échapper à la grande qu’à notre petite histoire et que les deux finissent par se confondre.
Ce culte de la mémoire des souvenirs en a fait une maladie. Il faudrait pour la combattre la déclarer grande cause nationale, comme la lutte contre le cancer. Le vœu est pieux, utopique car personne ne la met en accusation. Elle continue d’être glorifiée, fêtée, adulée et surtout récompensée. Il ne viendra donc à l’idée de personne de lui reprocher l’état où elle nous a mis.
Son péché capital est de condamner à regarder le passé plutôt que d’imaginer et préparer l’avenir. Le devoir de mémoire entraîne la contrition permanente des crimes du passé et empêche de rivaliser avec ceux qui, se sachant innocents des horreurs commises par leurs pères travaillent à leur futur, l’esprit libre.
L’éducation a, chez nous, déifié la mémoire. Elle seule permet l’accumulation de connaissances et les bêtes à concours capables de régurgiter les références, les citations, les leçons apprises par coeur sont les maîtres de notre société. Ils cooptent leurs semblables et barrent la route aux autres : les sans mémoire, les imaginatifs, les intuitifs, les poètes, les illettrés, les lettrés, les créatifs. Ils ne feront toute leur vie que recycler ce qu’ils ont appris. Leur cerveau est si encombré qu’il n’est plus disponible.
Bloquant les issues, ils réduisent ceux qui veulent construire à fuir pour aller vendre ailleurs leur talent.
16:45 Publié dans Débats | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Les Braban, mémoire, souvenir, fardeau, malheur, maladie, éducation
07.01.2008
UN FILM À VOIR - UN EXEMPLE À NE PAS SUIVRE
Le cinéma anglais a choisi la qualité. Il vient de nous en donner une nouvelle preuve avec le dernier film de Ken LOACH « It’s a free world ». Le film traite de l’exploitation des travailleurs immigrés en Grande-Bretagne. Le sujet est actuel et la façon de le traiter originale car il adopte le point de vue de l’exploiteur. Il montre comment une exploitée va devenir exploiteur, en toute bonne foi. Il donne aussi une image de son pays à mille lieux de l’image d’Épinal qui prévaut chez nous. Il enfonce le clou dans l’interview qu’il donne au Nouvel Observateur :
« Cette main d’œuvre bon marché est devenue une partie essentielle de l’économie britannique car c’est elle qui permet de maintenir des prix bas pour le consommateur ».
« Officiellement le gouvernement dit qu’il ne fait pas employer de travailleurs clandestins. Mais en réalité il n’y a personne pour faire respecter ces lois car l’inflation s’envolerait et cela compromettrait toute la stratégie économique du pouvoir en place. L’exploitation des travailleurs immigrés est au cœur de notre système économique. Il y a une énorme hypocrisie de la part des hommes politiques ».
Question : « Le miracle économique britannique n’est donc qu’un mythe ? »
Réponse : «C’est une invention des politiques. Si vous utilisez les chemins de fer britanniques par exemple vous découvrirez que c’est un cauchemar. La santé, c’est pareil. Il suffit de vivre en Angleterre pour savoir que le miracle économique britannique est un mensonge ».
Sa conclusion est : « La qualité de vie s’est grandement dégradée. Je ne vous souhaite pas de prendre le même chemin ».
Le constat de Ken LOACH nous intéresse car la Grande Bretagne est pour tous nos gouvernants ou nos aspirants à l’être un modèle, un exemple à suivre.
L’artisan de ce miracle est un illusionniste de talent qui a réussi à faire prendre des vessies pour des lanternes aussi bien à Ségolène ROYAL qu’à Nicolas SARKOZY et à beaucoup d’autres. La première avait manifesté son admiration pour Tony BLAIR, avait vanté son pragmatisme, ses résultats et voulait s’en inspirer.
Nicolas SARKOZY est, lui, encore plus enthousiaste. Il revendique son amitié avec T. BLAIR et veut en faire le futur patron de la Commission de Bruxelles.
Cette absence de lucidité, ce défaut de clairvoyance, cette capacité à choisir la mauvaise voie, le mauvais cheval, me confirment que le pouvoir et même l’espoir du pouvoir rendent fou.
19:25 Publié dans Débats | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Film, Angleterre, immigrés, exploités, exploiteurs, mensonge, illusionniste
NON VOEUX
- des vœux sans écho
- un ami sans vergogne
- un arc sans flèche
- un arc sans ciel
- un boit sans soif
- un bois sans arbres
- un chef sans tête
- un chien sans maître
- un ciel sans oiseaux
- un comptoir sans pilier
- un couteau sans lame
- un départ sans retour
- un deux sans trois
- un dieu sans merci
- un discours sans suite
- un étai sans mât
- un feu sans flamme
- un filet sans trou
- une fin sans jour
- un hochequeue sans queue
- un Jean sans foutre
- un livre sans page
- une mère sans enfant
- une mer sans eau
- un nuage sans ciel
- un pied sans nez
- un point sans tout
- un pouvoir sans devoir
- un puits sans fond
- un pur sans esprit
- un rire sans pince
- une rivière sans poissons
- un vers sans terre
- un salaud sans enfer
- un sans deux
- un sermon sans âme
- une tique sans logis
- un tout sans rien
- une vache sans peau
- une vessie sans lanterne
- etc., etc., etc.
12:40 Publié dans Débats | Lien permanent | Commentaires (0)








