11.10.2007
TITINE, LE RETOUR
Ma résistance a des limites. Je cède à la prière de tous mes ami(e)s, inquiet(e)s, de mon silence qu’ils interprètent comme une absence. Ils m’ont demandé pourquoi moi, l’intarissable, je me taisais ; pourquoi moi, la graphomane, je n’écrivais plus. Je vais vous expliquer.
Vous m’aviez laissée abasourdie par le discours de Mouchette, cette petite peste déguisée en chatte dont je m’étais entichée au point de vouloir l’éduquer pour en faire mon alter ego, fidèle à nos traditions, à notre culture, à nos mœurs.
Ce fut pire qu’un échec. Non seulement je ne réussis pas dans mon entreprise mais Mouchette, avec une habileté démoniaque renversa la situation. Elle me ridiculisa tournant mon effort et tout ce que j’étais, tout ce que je faisais en dérision. Elle me décrivit comme une sanguinaire menant une guerre d’extermination contre le peuple sans défense des souridés, une obèse asthmatique.
A contrario, elle se décrivit comme une sainte Nitouche, une végétarienne, disciple de Gandhi, férue d’introspection, de méditation transcendantale et de je ne sais quoi encore.
Son discours fut un choc. C’était la première fois que je me trouvais en position d’accusée et la vie que je croyais riche d’émotions, de connaissances, de travaux, de curiosité aussi cruellement dénoncée.
Je percevais bien la partialité du jugement de Mouchette mais n’y avait-il pas une part de vérité dans ces dires ? Si ma vie me satisfaisait pleinement, je ne suis pas du genre à croire les choses immobiles. J’étais prête à me remettre en question. L’occasion était trop bonne. Mouchette n’avait-elle pas raison de se moquer de ma prétention, de mon activisme de ma cruauté ? N’y avait-il pas d’autres valeurs sur lesquelles fonder une vie ? Pourquoi ne pas tenter une reconversion, pour ne pas dire une conversion ? La décision fut vite prise. J’avais trouvé un maître à penser et à agir. De professeur je devenais élève et me mis à penser et à agir comme la Mouchette du sermon.
Du jour au lendemain je changeais de rythme, de régime, de comportement. Adieu les expéditions de chasse, les virées nocturnes, les agapes en tous genres, les lectures distrayantes, les siestes digestives. Je devins silencieuse, limitant mes déplacements, passant des heures l’œil mi-clos à faire le vide dans l’esprit pour en chasser les pensées futiles. Ce fut un combat de tous les instants car mon cerveau a horreur du vide. Il se remplissait aussi vite que je le vidais et je ne suis jamais vraiment arrivée à cet état de vacuité qui est, paraît-il, l’expression de la plus grande sagesse. Ma seule échappatoire était de tomber dans le sommeil où je retrouvais ma liberté. Je plongeais dans des rêves sanglants où, en compagnie de Mouchette, je faisais des razzias de souris. Je me réveillais avec des idées de meurtres et de violence qui je chassais avec difficulté.
La journée n’était pas seulement occupée par les efforts de contrôle mental, le chemin pour y parvenir passant par la respiration.
Je ne savais pas respirer, à ce qu’il semblait, mais parvenir à la respiration profonde - que l’on ne doit pas confondre avec la respiration naturelle - ne fut pas facile et je n’en ai même jamais compris toutes les subtilités. J’y renonçai vite car la méthode instinctive qui m’avait été livrée à la naissance était très performante.
La sérénité à laquelle je m’efforçais faisait mauvais ménage avec un ventre vide. Le remplir de bonnes choses avait été jusqu’à ma transformation une de mes priorités. Le contraire était beaucoup plus ardu et donna à mes journées une couleur aussi insipide que ce que je m’octroyais deux fois par jour. Je ne réussis pas à oublier la sensation de réplétion qui suit un bon repas, garantit une bonne digestion, justifie une sieste qui confine à la béatitude.
Ce furent des messages envoyés de l’estomac qui finirent par m’alerter. Leur teneur était simple. Ils disaient à peu près : « comment peut-on vouloir atteindre le bonheur en se privant de tout ce qui est bon ? ».
Je résistais aux tentations car vivre ne se confond pas avec manger. La nourriture est aussi spirituelle et je m’imprégnais de la sagesse de maîtres-penseurs. Là aussi je me heurtais à quelques difficultés car l’opacité de leurs pensées dépassait souvent mes capacités de compréhension. Par exemple : « Jamais la connaissance ne nous mènera à la Connaissance car elle supposera toujours l’opposition sujet/objet. Quand ils disparaissent alors seulement la véritable connaissance descend» (in J. MASU, Cheminements, Fayard, 1978 p.20).
Après ce genre de lecture, une idée venue de je ne sais où me titilla : comment de phrases obscures pouvait jaillir la lumière ? Je me triturais beaucoup les méninges pour extraire de ce fatras l’illumination qui, paraît-il, avait un jour embrasé l’esprit de ces illuminés.
Consciencieuse, je m’appliquais avec persévérance à suivre cette nouvelle voie. J’espérais qu’elle allait m’apporter une révélation, une autre façon de voir la vie, le monde. Elle allait me permettre d’atteindre une autre vérité, de révéler en moi des horizons, des possibilités que j’ignorais. J’attendais ce moment avec espoir. Tant de sacrifices devaient nécessairement changer mes perceptions, mes perspectives. J’attendais ce moment sans trop d’impatience car je me rappelais la sentence d’un connaisseur selon laquelle « il fallait donner du temps au temps ».
Même si mon regard était tourné vers l’intérieur, je n’étais pas sans m’apercevoir que Mouchette aussi se transformait. Son physique d’abord, et en proportion inverse du mien. Sous l’effet du régime inspiré de préceptes hindouistes, j’avais réduit de beaucoup mes apports caloriques. J’étais donc en train de perdre mes rondeurs et recouvrir petit à petit la silhouette qui, dans mon jeune temps m’avait valu d’être comparée à Claudia Schiffer. Il manquait seulement à la malheureuse mes somptueuses moustaches.
Dans le même temps Mouchette s’arrondissait d’une telle façon que je me demandais ce qui lui arrivait. Intriguée, je décidai de l’observer en tapinois. Je ne fus pas longue à en comprendre la raison. Profitant de ma retraite mystique, elle avait investi la maison et passait son temps à faire la cour aux maîtres. Se frottant à eux, ronronnant, sautant sur leurs genoux à la moindre occasion elle avait entrepris de les séduire pour s’en faire des esclaves.
L’étape suivant fut encore plus éprouvante pour moi. J’ai l’ouie fine et même loin, dans la cour et essayant un asana particulièrement retours – le padmasana, les connaisseurs apprécieront – j’écoutais des miaulements plaintifs qui disparaissaient après un bruit de cuillère. Elle sortit quelques minutes plus tard, l’air béat et se dirigea d’un pas pressé vers le grand tas de sable qu’elle fréquentait avec assiduité. Ainsi donc nos chemins divergeaient. Dans le même temps que je dépérissais, dans un effort de sainteté, elle s’engraissait.
L’esprit trop pénétré par mon effort pour comprendre la spiritualité extrême-orientale, le corps trop affaiblie par mon jeûne, j’avais eu du mal à comprendre le piège que Mouchette m’avait tendu et dans lequel j’étais tombée. A la façon qu’Orgon apprend la duplicité de Tartuffe, mon sang ne fit qu’un tour ; brusquement dessillés mes yeux évaluèrent la situation. Je compris que Mouchette faisait partie des hypocrites qui se vantent d’être vertueux pour se rendre respectables et font le contraire de ce qu’ils ont fait croire ; ceux qui disent défendre les pauvres pour, devenus puissants, gaspiller l’argent public ; ceux qui disent « bienheureux les pauvres d’esprit» et se font appeler « monseigneur » ; celui qui se dit héritier d’un pauvre pêcheur et habite un palais ; ceux qui disent vouloir le bien de tous et défendent leur féodalité. Mais je m’égare, revenons à notre Mouchette, l’hypocrisie faite chatte. Il fallait que je la confonde et que je fasse éclater au grand jour la vérité. Ce coup de tonnerre m’avait réveillé d’une belle façon. En un éclair je redevins ce que j’avais été et compris toute l’inanité et la vanité de l’entreprise.
Mon plan fut vite prêt. Moi aussi je pouvais tromper mon monde si on m’y contraignait. Pour ne pas l’alerter, je ne changeai rien à mes habitudes et continuai à m’abîmer dans mes exercices spirituels, ma vie contemplative et mon régime de famine.
Mouchette avait un train-train qui variait peu. Elle dormait beaucoup entre ses repas, limitait ses promenades au tas de sable et, courtisane, recherchait la présence des maîtres pour de spectaculaires manifestations d’affection.
Le piège ne fut pas difficile à mettre en œuvre. Celle qui m’avait détournée des bonnes choses allait révéler sa vraie nature. Je n’avais rien perdu de mon habileté guerrière. Profitant d’une escapade dans le prè, je trucidais sans remords ni attendrissement une petite souris, dodue à souhait et dont, en d’autres temps je n’aurais fait qu’une bouchée.
Je déposai cette mignonne petite souris qui paraissait dormir, la pauvre chérie - s’il n’y avait pas eu une petite goutte de sang qui perlait sur son cou - sur le trajet que Mouchette n’allait pas tarder à emprunter. En chatte d’habitudes sans fantaisie ni humour, elle ignorait le plaisir des nouveaux chemins.
Une demi-heure plus tard, elle apparut, franchit la grille et buta sur mon offrande. Elle s’arrêta surprise, méfiante. Elle savait ce que c’était, y avait goûté quelques mois auparavant, sur mon instance et affecté ne pas aimer car, contraire à sa philosophie, à son éthique. Je me rappelle encore chaque terme de son réquisitoire implacable.
La situation avait changé. Son appétit n’était plus celui qu’elle avait prétendu avoir. Elle avait pris goût aux croquettes, aux mousselines de poulet, de saumon, de rognons, de lapin. Les mousses, les terrines, les bouchées fourrées d’une sauce onctueuse ou enrobées d’une fine gelée avaient pour elle autant de séduction que celles qu’elle avait prétendu avoir pour les nourritures spirituelles qu’elle trouvait chez les sages de l’Orient.
Cette fois-ci l’odeur était différente, l’aspect sauvage mais le tout réveillait en elle des envies qui venaient de très loin. Sa vraie nature, celle qu’elle avait fait semblant de rejeter, revint au galop avec une force incontrôlable qui dut la surprendre elle-même. Elle planta ses dents dans le cadavre exquis, le maintint fermement avec ses griffes pointues et se mit à la dévorer sans barguigner, comme elle savait le faire depuis toujours sans avoir besoin de mes leçons.
En 30 secondes il n’y avait plus rien à voir si ce n’était une grosse chatte repue, satisfaite et pas du tout écoeurée de ce cadeau tombé du ciel.
La gourmandise te perdra Mouchette, fut ma conclusion. Son attitude m’avait confirmé tout ce que je pensais maintenant. Elle n’avait jamais été végétarienne, sa non-violence était inventée et seulement l’expression de sa paresse car la chasse est un sport qui oblige à prendre des risques, à se fatiguer.
La routine fut vite prise : je pris l’habitude de déposer matin et soir une souris fraîchement occise sur son passage et elle en devint vite addicte.
J’attendais le moment où nos maîtres allaient découvrir les nouvelles habitudes de la chatte qui m’avait remplacée dans leur affection. Je ne doutais pas de leur réaction horrifiée à la vue de Mouchette se gorgeant de viande crue, de viscères et très loin de la chatte civilisée pleine de civilité dont elle donnait l’image.
Le hasard fit la rencontre et eut le résultat espéré.
Je sortis ce jour-là de ma retraite, de ce cauchemar de fausses promesses, de postures insensées, d’ésotérisme creux, ce galimatias de pseudo révélations. Je fis mes adieux à la disette, à la contemplation, à la paresse, à l’inertie, à la rumination. Je retrouvai le monde réel, celui où les mots ont un sens, où les odeurs, les saveurs, la gourmandise, la satiété ne sont pas des pêchés, et le surnaturel réservé aux surhommes. Mouchette m’avait donné une leçon que je n’ai pas regrettée : comment ne pas être dupée par les apparences.
J’ai retrouvé toutes mes bonnes habitudes, mes amis, mes maîtres, la nature, mes plaisirs grands et petits. Je les redécouvre avec émerveillement, très contente de m’être sortie à temps et indemne du piège machiavélique de l’infâme Mouchette. En fait je la plains, la pauvre car sa méchanceté doit lui pourrir la vie. Je la croise sans animosité et si elle veux faire la paix, je suis prête. Pour le moment je rattrape le temps perdu à faire des sottises. Je suis donc très très occupée et dois vous quitter car j’ai mille choses à faire.
Avec toutes mes amitiés,
Titine, la rescapée de la secte des sots.
19:00 Publié dans Le journal de Thor et des trois coquines | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Sérénité, connaissance, jeûne, piège
23.06.2007
QUE DEVIENT TITINE ?
RÉPONSE
Les nombreux admirateurs de Titine, dite Marilyn de la Brillaudière, s’inquiètent de son silence. Ils s’étonnent qu’elle n’ait pas répondu vertement à la mercuriale de Mouchette, cette effrontée qui, loin de lui être reconnaissante de ses bontés, s’est répandue en propos diffamatoires, quasi-injurieux à son égard.
Je m’autorise de ma proximité physique, philosophique, intellectuelle et morale avec cette chatte hors normes pour donner quelques informations qui peut-être rassureront.
Le choc a été rude pour Titine et il faut admettre qu’elle a eu du mal à s’en remettre. Les premiers jours ont été particulièrement pénibles et nous ne reconnaissions plus notre Titine. Elle, d’habitude si espiègle, joyeuse, gourmande, s’est faite silencieuse, discrète, inappétente.
Nous pensons qu’elle a consacré ces jours à réfléchir aux critiques de Mouchette et à en analyser le bien-fondé éventuel. Elle n’avait jamais été confrontée à un tel réquisitoire, à un tel dénigrement. Pendant des années, avec patience, courage et grâce à ses donc exceptionnels, elle s’était construite une place éminente dans notre société où elle était fêtée, admirée, câlinée. Brusquement, une inconnue, une enfant trouvée, sans beaucoup de qualités, se permet, dans un discours bien construit et qui a l’apparence de la bonne foi, de démolir ce bel édifice en donnant d’elle l’image d’une prétentieuse cruelle, ventrue et qui se mêle de ce qui ne la regarde pas.
Elle aurait pu traiter ce portrait par le mépris, n’en tenir aucun compte et continuer sa vie sans plus se soucier de cette ingrate mal élevée.
Mais Titine n’est pas une chatte ordinaire. Ses capacités d’introspection, d’autocritique et de changement font que rapidement ce qui a été une période de dépression réactionnelle, a appartenu au passé et une nouvelle Titine s’est révélée.
Son comportement a laissé toute la maisonnée pantoise. Le spectacle est surprenant. Elle passe dorénavant de longues heures dans la cour, sur le gravier qu’il vente, pleuve ou fasse soleil, sur le dos, ventre en l’air, les 4 pattes dressées. Nous pensons qu’elle s’essaie à la méditation transcendantale. Nous l’avons vue essayer de se mettre en position du lotus mais avec quelques difficultés car son léger embonpoint rend la posture inconfortable et difficile à tenir. Enfin elle s’est plongée dans la lecture du Mahabharata qui semble poser quelques problèmes à son esprit plutôt cartésien. On peut donc dire que Titine est en phase de recherche. Elle s’inspire manifestement des théories extrême-orientales de Mouchette qui, on s’en rappelle, se disait non-violente, à tendance végétarienne et élève de Gandhi.
Nous ne manquerons pas de vous tenir au courant de l’évolution de Titine. Il est probable qu’un jour elle reprendra goût à l’écriture et racontera ce qu’elle a ressenti, vécu, compris et conclu.
21:50 Publié dans Le journal de Thor et des trois coquines | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
15.06.2007
LA RIPOSTE DE MOUCHETTE
Ainsi vous seriez déçue de n’avoir pas réussi à faire de moi votre égale en barbarie ! Ne pas trouver normale, transcendantale la mise à mort après en avoir joué d’un être innocent, sans défense et qui ne demande qu’à vivre fait de moi la honte de l’espèce, le déshonneur de la famille, me condamne sans appel à la famine le jour prochain - dans un an, dans mille ans ? – quand notre bienfaiteur qui nous nourrit, nous protège aura disparu. Nous, en vertu de quelle protection réchapperons-nous à cette fin du monde, pour quelle étoile ? Par quelle magie ?
Votre opinion serait aussi celle de nos maîtres puisque vous vous faites l’écho d’une conversation qui, selon vous, fait de moi un portrait au vitriol qui confirme le vôtre. Votre désobligeance à mon égard n’altère-t-elle pas votre mémoire ? Êtes-vous sûre que c’était de moi qu’il s’agissait ?
Vous vous attribuez tant de qualités, tant de mérites, tant de succès qu’il en reste peu pour les autres. Votre condescendance à leur égard vous fait les voir d’une telle hauteur qu’ils en deviennent si petits, si insignifiants qu’ils ne méritent que votre mépris.
Même nos bons maîtres deviennent des serviteurs en charge de vos grands et petits plaisirs. Vous vous sentez la reine du logis, la belle âme, le grand esprit.
Du calme, Titine, regarde-toi ! Tu n’es que la fille de ta mère, essaie de lui ressembler plutôt que de te prendre pour Einstein et Mary Poppins. Boulimique, obèse, traînant ton tablier de sapeur, essoufflée au moindre effort, aussi rapide qu’un Sumo, sportive en canapé. Tes exploits se bornent à attraper un malheureux lézard qui t’a prise pour une grosse pierre, un oisillon qui ne sait pas voler, un souriceau à peine sorti du nid. Cela te suffit pour croire que tu règnes sur la terre et les cieux.
Retombe sur tes quatre pattes ! Arrête de fabuler, de te croire une déesse. Titine nous suffit. Je t’aime bien, tu sais. J’admire tes efforts pour faire de moi une complice, une assassineuse. Tu te fais alors plus méchante que tu n’es. Je sais que, finalement, tu préfères un bon plat de croquettes : pas de poils, pas d’os, pas de fiel. Une digestibilité parfaite, un goût sans surprise, un équilibre nutritionnel garanti par contrat et un prix au niveau de celui du caviar. Que manger de mieux ? Ces repas de choix à discrétion épargnent nos amis les souris qui n’aspirent depuis des millénaires qu’à vivre en paix avec nous. Il est temps d’enterrer la hache de guerre. Ils ne nous ont jamais agressés. Pourquoi notre acharnement à les détruire ? Francis, cette terreur des rats n’est pas mon héros. Tu devrais l’échanger pour le mien, Gandhi, le non-violent, l’ami des grands fauves et des petits insectes, le végétarien.
Voilà ce à qui, ce à quoi j’aimerais ressembler, moi qui ai connu la cruauté, la méchanceté, l’abandon, la faim, la soif, le froid, la solitude, l’ombre de la mort et qui en a réchappé grâce à toi, grâce aux autres.
Tu vois que j’ai des raisons et peut-être le droit d’être comme je suis.
Sans rancune. Amitiés,
Mouchette
14:50 Publié dans Le journal de Thor et des trois coquines | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : chien, chat, animaux
14.06.2007
L’ÉDUCATION DE MOUCHETTE (Suite et fin)
Circonspecte, curieuse, un peu jalouse, voici les sentiments mêlés que j’éprouvais à l’égard de Mouchette. Mais le hasard, la chance n’avaient-ils pas décidé cette rencontre pour m’apporter un remède à la secrète blessure de ma vie, le manque d’enfants ? J’avais compensé, sans bien m’en rendre compte cette absence par des activités en tout genre qui laissaient peu de place aux regrets. Je ne perdais pas de temps à m’apitoyer sur ma stérilité. J’aurais pourtant apprécié d’être courtisée par un beau mâle entreprenant qui m’aurait donné beaucoup de chatons. Je les aurais maternés, dorlotés, éduqués comme ma mère me l’avait appris Je m’étais résignée et n’y pensais qu’avec une nostalgie de plus en plus discrète avec le temps qui passait, vaguement soulagée même d’avoir échappé à tous les aléas de la maternité, à ses complications, à ses responsabilités.
Mouchette bouleversa ce bel équilibre. Elle m’apparut comme la fille que je n’avais pas eue. Dès le moment où cette idée me vint, je la regardai différemment. Son mauvais caractère, son attitude désagréable à mon égard ne parvinrent pas à me la faire haïr. Au contraire, je les interprétais comme la conséquence de la triste vie qui avait été la sienne jusqu’à notre rencontre. J’étais celle qui pouvait lui rendre la joie de bien vivre, notre philosophie à nous les chats.
Bien que modeste comme vous le savez, je ne doutais pas d’être la mieux placée pour jouer ce rôle. Pendant les semaines, les mois qu’il fallut à Mouchette pour devenir ce qu’elle, sans doute, n’avait jamais été, c’est-à-dire une chatte de bonne compagnie, je me préparais. L’enseignement de ma mère, son mélange de tendresse et de fermeté, de discipline et de douceur, de récompenses et de punitions était encore très présent à ma mémoire. Ses méthodes directes, sans mièvrerie avaient fait leurs preuves depuis toujours et aucune mère chatte n’en aurait imaginé une autre. Elles n’ont jamais abandonné notre éducation à des pattes mercenaires, à des fonctionnaires irresponsables, gestionnaires surtout de la cohue et de la pagaille. Les pires instincts s’y développent ; l’irrespect, l’indiscipline, la paresse, la loi du plus fort deviennent la règle puisque jamais dénoncés mais, au contraire, glorifiés. Mouchette avait manifestement appartenu à cette génération élevée en dépit du bon sens et programmée pour le malheur.
Pour son bonheur, elle m’avait trouvée. Dès que je l’ai sentie rassurée sur son sort, confiante dans son avenir, je décidait de passer à l’action et de m’imposer comme son mentor, son Pygmalion mais, ombrageuse comme elle le restait, je ne pouvais pas lui dire : « Mouchette, j’ai décidé de t’adopter, considère-moi comme ta mère, obéis-moi en bonne fille ». Elle aurait ricané, se serait moquée comme ces jeunesses qui n’hésitent pas à injurier leurs parents. Il fallait agir avec circonspection, sans la heurter. Manipuler, ce n’est pas de la duplicité, mais de la diplomatie. J’en connais l’art et la manière, c’est mon côté Machiavel.
Après la propreté, nos mères nous enseignent la chasse. C’est la survie de l’espèce qui est en cause. La maîtriser est un devoir sacré car nous ne devons pas dépendre d’un sac de croquettes ou d’une boîte de pâté. Le scénario est classique, je l’ai déjà raconté quand j’ai évoqué pour vous mes souvenirs d’enfance. Il est basé sur le jeu. La maman apporte un jouet vivant, une souris. On se familiarise avec elle, on apprend à l’attraper et puis, comme elle, on s’amuse à la prendre dans la gueule, à la faire taire et puis de gré ou de force, pour faire plaisir, à la croquer parce que c’est bon quand on a faim. Notre mère nous apprend ensuite à faire nous-mêmes le marché. Le processus est simple : pister la souris quand elle se promène, l’espionner puis bondir sur elle pour l’attraper. L’exercice devient routinier. Il faut seulement régulièrement s’entraîner pour être prêt le jour où il faudra soi-même trouver son manger.
Je commençai par le début. Un après-midi qu’elle était couchée dans la cour, sommeillante comme à son accoutumée, je décidai de commencer les cours. Je capturai un petit rat des moissons. Plus petit qu’une souris, il ne pèse que 5 ou 6 grammes et c’est très amusant à voir galoper en agitant sa longue queue. Il y en a plein les champs et c’est presque trop facile à prendre car ils ne se méfient de rien. Je le déposai devant Mouchette et me reculai pour voir ce qui allait se passer.
Elle parut intéressée, ouvrit grand les yeux. Le petit rat n’eut qu’une envie : partir très loin de ce voisinage rébarbatif et regagner sa campagne. Mais elle ne réagit pas, elle le regarda s’éloigner sans daigner bouger. Courir après lui n’était pas dans son programme. Cette petite bestiole n’évoquait rien pour elle : ni jouet ni friandise. J’eus comme un mauvais pressentiment. Dans mon film Mouchette aurait du écarquiller les yeux, les vibrisses auraient dû frémir, elle bondissait toute frétillante poursuivre le rat, sautait dessus, le prenait dans sa gueule, le jetait en l’air, l’envoyait rebondir avec une patte… Elle aurait dû faire du catch, jouer au foot, au tennis, au gendarme et au voleur, au chat et à la souris. S’amuser comme je le faisais toute petite quand j’avais la chance d’avoir une petite souris pour partenaire.
Manifestement Mouchette estimait passé le temps des enfantillages.
Dépitée mais non découragée, je sautai l’étape et passai au stade suivant. Un autre jour, je rapportai dans ma gueule un petit campagnol que je venais d’occire. Je me plaçai à un mètre devant Mouchette et commençai ma dégustation. Le rituel est classique. J’entrai dans le vif du sujet par un mouvement énergique des mâchoires et poursuivis l’opération jusqu’à son terme. J’exagérais la satisfaction que j’éprouvais en mastiquant bruyamment, en me pourléchant les babines avec beaucoup d’ostentation. J’avais enfin réussi à éveiller son attention. Ce n’était pas chose facile et j’avais surpris une conversation de mes maîtres qui m’avait donné à réfléchir. Contrairement à mes habitudes, je vais vous la relater car elle éclaire le cas de Mouchette.
«Tu ne trouves pas que Mouchette a un regard différent de celui de Titine ? Titine a des yeux brillants, qui regardent franchement. Elle s’intéresse à ce qu’elle voit, on a l’impression qu’elle se sent concernée, qu’elle voudrait en savoir davantage, qu’elle poserait des questions si elle n’était pas si bien élevée. Mouchette, au contraire, a un regard éteint, elle regarde mais ce qu’elle voit l’indiffère, les yeux balaient le paysage mais ne s’attardent pas. C’est pareil pour tout. Autant Titine est gourmande : croquettes pour chat, pour chien, pâtés en tous gendres, poissons et viandes de toutes espèces, fromages variés, tout lui est bon. Mouchette mange, elle, par devoir, sans appétit. Elle passerait son temps à dormir. Elle a peur de sortir dans la cour, ne grimpe pas aux arbres, ne cherche pas à suivre. Je me demande si Titine réussira à lui apprendre à chasser».
Je ne désespérais pas et poursuivais mon effort. Puisque j’avas réussi à attirer son attention en dégustant devant elle une souris, j’allais lui donner l’occasion d’y goûter à son tour.
Je lui en apportai une, lui montrai comment la mettre en condition et je la déposai devant elle, quelques gouttes de sang au niveau de la morsure étaient une invitation à commencer le repas. Mouchette s’approcha, renifla, donna un petit coup de langue et s’en tint là. Elle n’osa pas y porter la dent et entamer le morceau. Énervée par tant d’inertie, je décidai de lui montrer que je ne cherchais pas à l’empoisonner et en pris une bouchée que je mastiquai avec application avant de l’avaler. Ma démonstration plut à Mouchette qui s’approcha de nouveau et commença enfin sa dégustation. Comme je me souvenais que l’avait fait ma mère avec moi, je contemplai avec fierté Mouchette attaquer puis finir sa première souris. Elle ne me remercia pas et s’en retourna dormir. Je me rassurai en pensant que le principal était qu’elle avait accepté ma proposition, l’avait appréciée. J’espérais qu’elle en garderait le goût et l’envie.
La suite me déçut. Je pensais que Mouchette, ayant compris quel était l’enjeu, aurait à cœur de me suivre pour que je lui explique la méthode et lui transmette tous les trucs qui feraient d’elle une chasseresse émérite.
Ce fut un échec total. Elle ne manifesta jamais de curiosité, ne comprit aucune de mes sollicitations. Passive, indifférente, n’aspirant à rien que dormir, elle continua de manger ses croquettes, de vivre sa vie végétative. Elle acceptait comme une chose due les souris que je lui apportais de temps en temps. Son intérêt n’alla jamais plus loin.
Cette expérience décevante fut finalement enrichissante. Elle m’apprit que la pitié est dangereuse, qu’on ne peut faire le bonheur des chats malgré eux et que c’est dans l’enfance que les bonnes habitudes sont prises.
Quelle leçon, mes amis ! Je ne suis pas près de l’oublier !
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L’ÉDUCATION DE MOUCHETTE (1)
La propreté, cette vertu cardinale des chats, n’était pas pour elle une priorité. Avoir un beau poil, le lécher, le peigner, rechercher tout ce qui voudrait l’habiter sont des gestes naturels que nos mères nous apprennent très vite, par l’exemple. Soit elle avait été abandonnée très tôt, soit elle avait eu une mère indigne, soit elle était sale de nature ou bien l’amnésie lui avait fait oublier les soins de toilette. Ce laisser-aller se traduisait surtout par l’habitude qu’elle avait, au scandale de tous, d’oublier de recouvrir sa grosse commission par ce qui était prévu pour dissimuler ce qui devait l’être.
Hirsute, dépenaillée ébouriffée, crottée, elle déambulait sans paraître souffrir du spectacle affligeant qu’elle offrait.
Je n’eus pas à m’occuper de cette affaire car nos maîtres prirent des mesures drastiques qui remirent rapidement de l’ordre dans son look. Un bain avec shampoing, un séchage suivi du passage de l’étrille et, pour finir, un brossage énergique la rendirent, dès qu’elle se fut remplumée, présentable. Quelques séances supplémentaires, mon exemple édifiant la persuadèrent qu’il valait mieux qu’elle prît en patte ses soins d’hygiène plutôt que de s’en remettre à des toiletteurs parfois brutaux. La sortie un peu trop rapide de la litière lui valut quelques vaporisations d’eau froide qui la convainquirent très vite que cela valait la peine de masquer le fruit de ses entrailles par quelques rétro-pulsions de sa patte avant droite.
Malgré cette reprise en main musclée, elle ne manifesta aucune velléité de quitter son nouveau foyer. Le couvert, le coucher lui étaient assurés et rapidement elle fut autorisée à fréquenter la maison principale, la mienne donc et celle de Thor et de Trice. Nous la partageons avec nos hôtes, nos parents adoptifs et nous acceptons cette promiscuité car ils sont attentifs à nos besoins en tous genres. Mouchette avait eu de la chance d’atterrir en si bonne compagnie.
Mouchette n’était pas un cadeau et, si elle n’avait pas tant fait pitié, je ne sais pas ce qui serait advenu d’elle. La SPA sans doute. Elle y échappa car nos maîtres étaient trop bons. Ils eurent du mérite car elle était carrément méchante, agressive, une vraie teigne. Elle acceptait que l’on s’occupe d’elle pour la soigner, la faire manger mais redevenait inabordable dès qu’elle était repue. Et difficile en plus, elle n’acceptait qu’avec réticence ce qu’on lui proposait, une vraie chipoteuse comme si elle pouvait poser ses conditions.
Elle m’avait surtout moi, Titine, prise en grippe. Quand je venais aux nouvelles, dans l’infirmerie, voir ce qu’elle devenait, éventuellement finir un plat, elle me redevait comme une furie, grondait, crachait, feulait, sortant les griffes et se serait jetée sur moi si mon maître ne s’était pas fâché. Plus tard elle conserva cette agressivité et dès qu’elle me voyait courait vers moi comme si j’étais une intruse qu’elle devait chasser. C’en était comique car je devais faire trois ou quatre fois son poids et je peux dire, sans me vanter, que ma prestance impressionne et a rendu jaloux et jalouses plus d’un visiteur, plus d’une visiteuse.
Ses rodomontades ne m’impressionnaient pas car j’ai un self-control qui me permet de faire face à toutes les situations. Les vantardises de Mouchette – qui, à ce moment-là n’avait même pas encore de nom - me faisaient rire, même si j’appréhendais l’avenir que sa mauvaise humeur nous préparait.
Elle n’était pas plus agréable avec Thor et Thrice. Ces deux-là avaient accepté avec bonhomie l’arrivée de l’intruse. Ils étaient même contents d’avoir une nouvelle amie à qui faire la fête. Dès qu’elle put se promener dans la cour ils vinrent la saluer tout joyeux, se comportant comme ils le font avec moi, quelques coups de langue sur le museau pour montrer leur affection. La petite garce ne l’entendait pas de cette façon et quand elle vit arriver sur elle les deux colosses tonitruants elle eut peur, s’aplatit, les oreilles rabattues, elle fit la tigresse enragée, se mit à gronder et leva une patte remplie de griffes. Mes deux copains comprirent le danger, freinèrent et se tinrent à distance. Ils décidèrent sans se concerter que c’était une mauvaise coucheuse, une dangereuse, pleine de couteaux et qui aimait s’en servir, à éviter.
L’acclimatation de cette chatte sauvage dura quelques mois. Son mauvais caractère finit par se diluer au contact des habitants de la maison qui jamais ne désespérèrent de la civiliser. Le miracle se produisit avec le temps, la patience, les bons traitements, les caresses, les mots doux, le bon exemple, Mozart, le chant des oiseaux. Elle devint fréquentable et hérita du nom de Mouchette, cette mignonne chatte, un des personnages récurrents des livres de J.-F. Parot (Éd.10/18 Coll. Grands Détectives) sur le Paris du XVIIIè siècle. Elle finit par accepter de se laisser caresser, vint se frotter aux pattes de Thor, quémandant son attention, occupa comme un terrain conquis la méridienne de la chambre puis fit une OPA sur le lit conjugal qu’elle força ses maîtres à partager avec elle. Ce que moi-même je ne m’étais jamais autorisée ou sur invitation seulement.
Nos rapports subirent la même évolution. Elle finit par comprendre que la place éminente que j’occupe dans notre petite société n’est ni usurpée, ni le fait du hasard. Je peux même dire que j’exerce une certaine régence qui est acceptée comme allant de soi. Je n’ai qu’à paraître un peu pressée pour que l’on comprenne aussitôt qu’une petite faim doit être satisfaite, 3 cuillerées de croquettes, un morceau de pâté surgissent aussitôt. Le soir, rentrant d’une tournée d’inspection ou d’observation, je me poste devant Thrice le cou tendu. Elle connaît son devoir et entreprend aussitôt de me débarrasser de ce qui parfois réussit à s’infiltrer dans mon pelage si dense. On respecte mes périodes de recueillement et la maison devient silencieuse. Même Thor ravale ses aboiements pour ne pas me déranger. Enfin le soir, à la fraîche, j’aime profiter du crépuscule, ce moment béni des chats où les noctambules qui vont faire la fête et bombance toute la nuit commencent à émerger de leur tanière, de leurs nids, de leur casernement. Ils envahissent la terre et l’air abandonnés dès le coucher du soleil par les diurnes, ces myopes à courte vue. Je suis comme ces hôtes de la nuit, nyctalope et y vois comme en plein jour. C’est l’une de nos supériorités sur le commun des mortels. Nuit ou jour rien ne nous échappe. J’’aime donc m’attarder, la nuit tombante, puis tombée, dans un de mes repaires. Observant, faisant un peu le ménage si besoin est et je ne dédaignerais pas découcher pour participer à la fête. Hélas, mon absence ne passe pas inaperçue et jamais je n’ai la permission de minuit. A l’extinction des feux, si je ne suis pas rentrée, le branle-bas de combat est déclenché. Toute la maisonnée se met sur le pied de guerre, armée de lampes et part à ma recherche en poussant des « Titine, Titine, où es-tu ? ». La comédie durerait des heures car même Thrice et son flair admirable ne peuvent me débusquer tant mes retraites sont inexpugnables. Prise de pitié, sachant que leur recherche part d’une bonne intention, me préserver d’un prédateur comme Goupil, ce gredin affamé et qui m’aurait confondue volontiers avec une poulette ou le Grand Duc, ce rapace cruel habitant de la cheminée de la vieille maison qui m’échangerait bien contre sa pitance habituelle de rats et de lapins. Prise de remords, je sors à découvert, me laissant prendre dans le faisceau de la torche. La battue à la Titine se termine. Je rentre pour permettre à tout le monde de dormir. Moi-même, après une journée bien remplie, je m’autorise quelques heures de sommeil.
(À suivre)
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11.06.2007
TITINE LA BIENAIMÉE (Suite)
Le passage à l’acte ne fut pas facile. J’avais encore des dents de lait, une gueule toute petite et je ne me décidais pas à imiter ma mère. Mon refus l’énervait de plus en plus. Pour me forcer à lui obéir elle employa la ruse. Elle m’empêcha de manger les croquettes que l’on me servait à volonté. Assise devant ma gamelle elle m’en interdit l’accès un jour entier. Déjà dotée d’un solide appétit, ne pas pouvoir le satisfaire me mit rapidement dans une fringale qui devint insupportable. Ma mère attendait impassible, sourde à mes plaintes. Quand elle me vit presque défaillante, elle me fit signe de la suivre dans le champ derrière la grange. Elle me dit de l’attendre et partit comme une flèche dans les hautes herbes. Elle revint 30 secondes plus tard avec une minuscule souris des champs qui, n’étant pas plus grosse qu’un hanneton, ne devait pas peser plus de 2 grammes. Il en aurait fallu beaucoup pour apaiser ma faim. Je la regardais avec des yeux intéressés car je me rappelais la façon dont ma mère se pourléchait les babines après en avoir dévoré des semblables, seulement un peu plus grosses. Mon estomac plein de crampes me hurlait de le remplir très vite.
J’ai alors perdu la raison, avec un miaulement féroce je me jetai sur la petite bestiole et avec une rage qui me vint de je ne sais où, j’ouvris une gueule aussi grand que je pus et la refermais avec une violence que jamais aucune croquette n’avait provoquée, sur la gorge de la souris. Mes canines, mes incisives entrèrent comme dans un morceau de gruyère dans sa chair tendre, dodue. Je donnai, comme j’avais vu faire ma mère, un rapide mouvement de la tête. Un morceau de peau, de viande, quelques petits os, je ne sais quoi encore se détacha. Je l’engloutis aussitôt et recommençais. Mon estomac se remplissait, ma fringale diminuait, mon moral remontait. Je ne pensais pas à ce qui avait été ce que je mangeais mais combien c’était savoureux, parfumé, agréablement craquant, varié dans les sensations. Parfois un peu spongieux, parfois élastique ou au contraire ferme ou moelleux. En réalité j’avais trop faim pour distinguer exactement toutes les saveurs, les différences d’un morceau à l’autre. Cette première expérience fut en fait très brève car ma mère avait choisi quelque chose de si petit que ce ne pouvait être qu’une mise en bouche. Elle comprit que son scénario avait réussi quand elle vit que je cherchais la suite, déçue d’avoir déjà fini et encore affamée.
Elle me fit signe de la suivre. 10 mètres plus loin elle s’arrêta, s’aplatit, ne bougea plus. Je l’imitais. Devant elle, la terre était sillonnée de minuscules rigoles qui s’arrêtaient devant des trous qui s’enfonçaient dans le sol. On avait l’impression d’un dédale de petits chemins. A quoi tout cela servait-il ? Il me fallut attendre 5 minutes avant de comprendre. Soudain jaillit d’un trou une bestiole, rassemblant à l’une de celles que ma mère me rapportait depuis une semaine. Elle s’engagea dans le petit chemin qui était exactement à sa taille et pensait manifestement rallier le trou opposé. Cet instant lui fut fatal. Ma mère bondit et d’un coup de patte estourbit la promeneuse. Redevenue calme elle la prit dans sa gueule et répartit, la tête haute. Elle déposa son trophée devant moi. Je savais ce qu’il me restait à faire. Je ne la déçus pas. Le temps des chichis était passé. Ma faim était toujours là et cette souris, en fait un campagnol adulte était le plat de résistance que j’attendais. Je n’eus pas à le lécher car ces animaux-là sont comme nous des maniaques de la propreté et leur fourrure est toujours impeccable, à croire que leur vie se passe à manger, dormir, se nettoyer. J’entrepris aussitôt son dépeçage. Je ne me rendis même pas compte que ce fut moi et non ma mère qui lui donna le coup de grâce car au moment où mes mâchoires lui serrèrent le cou les pattes s’agitèrent. Il n’était qu’évanoui, de peur sans doute. Je n’y prêtais pas attention et serrai plus fort. Ce n’est que longtemps après que je me rendis compte que je venais de commettre le premier crime contre la population souricière et de passer mon baptême du sang. Le reste fut une répétition mais je pris mon temps et le dégustai en gourmande que j’étais. Ma mère attendrie me regardait avec fierté. J’étais devenue une mangeuse de souris après en avoir été la tueuse.
Mon expédition derrière ma mère m’avait appris comment il fallait procéder : silence, lenteur, patience et hop ! le K.O.
Aucune fantaisie n’est permise si on ne veut pas rentrer bredouille. Ma mère m’enseigna plus tard beaucoup d’autres secrets, que je ne peux partager, les habitudes de chaque espèce et insista sur les dangers de la chasse qui sont les chasseurs, les chiens errants, les pièges, les voitures. Quand on n’est pas paresseuse, que l’on n’est pas esclave des croquettes, du pâté, on s’aperçoit que les occasions de varier le menu sont infinies, tant la nature est généreuse en poils et plumes qui ne demandent qu’à tomber sous notre dent. Il suffit d’être observateur, astucieux et rapide. Si vous combinez tout cela, vous deviendrez vite redoutable, redouté, jamais longtemps affamé et une grande connaisseuse en viande sauvage. Ma mère l’était, je le devins.
La chasse, en réalité, est pour nous, les chats de la campagne, plus un plaisir qu’une obligation. Prendre l’affût, attendre, se glisser furtif telle une ombre et tomber comme la foudre sur l’imprudent. S’en saisir, jouer un peu avec lui et souvent le relâcher honteux et quitte pour la peur. Cela fait partie de notre entraînement car il faut entretenir nos réflexes de prédateur. La vie que nous menons et qui est celle de nos maîtres aurait tendance, si nous n’y prenons pas garde à faire de nous des débonnaires, des sybarites, des repus, des fainéants, des obèses, en fait des chats indignes, dégénérés, la honte de l’espèce.
Ne croyez pas que la chasse soit chez moi une obsession. Mes occupations, mes préoccupations sont ailleurs. Observateur né de la condition animale, humaine, amoureux de la nature, le chat n’est pas ce que vous croyez voir : un paresseux, un jouisseur, un dormeur, ne se réveillant que pour manger son pâté et croquer quelques souris. Tout ce temps passé à « ne rien faire » est en fait consacré à la contemplation, la méditation, la réflexion. Assoupis, croit-on, œil mi-clos, mais, héritage de nos coussins les lynx, très acéré, nous veillons. Tapis dans les hautes herbes, perchés au sommet d’un arbre, lovés dans un fauteuil, rien n’échappe à notre vigilance : une dispute entre corbeaux, le larcin d’une pie, le passage d’un putois. Je ne parlerai pas des secrets de famille surpris, déontologie oblige. Toute cette expertise, ces expériences donnent aux chats des connaissances - dans tous les domaines – rarement atteintes dans le monde animal.
Il ne m’a pas été possible d’échapper au monde académique qui m’a sollicitée dès mes premières publications. Vous avez certainement entendu parler de ma thèse de doct-ès-rat qui a suscité beaucoup de polémiques : « L’inné et l’acquis chez le chat de gouttière », un livre d’ethnologie sur nos amis les humains, un essai de politique internationale : « Le Main-Coon Cat et le Persan, le véritable enjeu du conflit américano-iranien ». Je vous recommande aussi, si vous voulez varier vos menus, une pochade gastronomique : « Souris des champs, souris de ville, une affaire de goût ». Vous trouverez ces ouvrages et d’autres aux Éditions du Chat Débotté sous mon nom de plume : Marilyn de la Brillaudière. J’ai été récompensée par quelques distinctions flatteuses : Membre correspondant de l’Académie féline internationale ; Membre honoraire de la World Cat Association, Docteur Honoris Causa de l’UCAT (University of Care and Treatment) et enfin professeur agrégé en éducation comparée à Paris XV. C’est à ce dernier titre que je me crus autorisée à prendre en charge la formation de Mouchette. Très vite j’ai compris qu’outre un mauvais caractère, elle n’était pas une surdouée. La chasse en particulier était pour elle terra incognita. Elle n’y connaissait rien, ne savait pas à quoi cela servait. Elle avait tout à apprendre. Je vais maintenant vous raconter ce qui fut cette entreprise et sa conclusion.
(à suivre)
10:25 Publié dans Le journal de Thor et des trois coquines | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
TITINE LA BIENAIMÉE
Tom, Sylvestre, Grosminet, Félix, Fritz donnent une image caricaturale des chats qui ne fait pas plaisir à Titine, même s’ils la font souvent sourire. Son héros favori c’est plutôt Francis le détective. Mais, chat de ville, extraverti, aventurier, il est à Titine ce que Sherlock Holmes est à Schopenhauer. Intéressée par l’activisme blogueur de Thor, elle a compris que la cause des chats méritait un effort de sa part. Elle demanda à Thor s’il voulait bien lui faire une place dans son journal. Courtois, galant, soupirant sans espoir, il lui donne la parole avec plaisir.
Je n’aime pas mon nom. Il est vulgaire, commun, digne d’une moins que rien, d’une harengère, d’une gargotière mais pas d’une chatte de ma classe, de mon allure.
Mon père, très connu dans les salons félins du canton pour son port de tête, son regard impérieux, m’a donné en héritage une démarche gracieuse, un large front, un pelage soyeux rarement vus dans notre campagne. Ma mère, une vigoureuse, une besogneuse, un caractère en or, un cœur grand comme un resto m’a faite douce, câline, charitable, aimable, affectueuse. Vous voyez bien que je pouvais prétendre à un nom plus flatteur. Marilyn m’aurait convenu car mes formes sont très féminines, ma démarche troublante et mon regard a, dès qu’il m’a vu, troublé Thor au point d’être depuis mon dévoué serviteur. Même Thrice, la terrible, a été séduite et se transforme, dès que je le lui demande, en soubrette dévouée, ne rechignant pas à me toiletter.
Je me suis présentée, vous savez qui je suis, à quoi je ressemble. Je peux donc entrer dans le vif du sujet. Je voudrais aujourd’hui vous entretenir de la difficulté d’éduquer les jeunes chattes.
J’ai été confrontée à ce problème et parce qu’il est peu abordé, je voudrais vous faire profiter de mon expérience.
J’ai eu, moi, l’éducation classique des chatons élevés à la campagne par une mère très sollicitée par des prétendants empressés et qui avait donc peu de temps pour m’enseigner l’art de vivre des félidés. Elle savait mon avenir assuré car ses maîtres prévoyants connaissaient déjà la famille qui allait m’adopter dès mes deux mois révolus. Un couple déjà âgé, sans enfant, en mal de chat et qui allait pouvoir enfin combler ce manque. Ces huit semaines furent des semaines de travail intensif. Je ne parlerai pas des premières semaines. A l’état encore larvaire, ma seule obsession était, paraît-il, de téter goulûment ma pauvre mère. Dès que je fus en état de me déplacer, Marion, la fille de la maison, une gamine délicieuse, douce comme un pétale devint folle de moi et ne voulut plus que je la quitte. Elle passait son temps à me cajoler, me caresser, m’embrasser, j’étais sa poupée. J’acceptais avec plaisir de lui faire plaisir. Un peu plus tard vint le moment où ma mère décida de passer à une nourriture plus consistante que le lait et indispensable pour grandir vite et bien. Il me fallait du solide.
Les croquettes firent leur apparition. D’abord circonspecte je les adoptai vite car j’aimais leur croquant sous la dent, leur goût indéfinissable pour moi au début et l’impression qu’une fois commencées il était difficile de ne pas les terminer. Pour être franche je devins rapidement addicte. Mais ma mère ne l’entendait pas de cette oreille. Elle n’était pas contre l’alimentation synthétique. Elle comprenait que, si la maîtresse nous en donnait, c’était pour notre bien. Mais, chatte de tradition, elle tenait à inculquer à ses enfants les habitudes, les pratiques que lui avait transmises sa mère qui elle-même les tenait… etc., et cela depuis le débarquement des chats sur la terre il y a quelques millions d’années et leur conquête de la planète. Il fallait tout simplement que j’apprenne à chasser, non pour le plaisir de tuer comme le font certains humains dégénérés mais pour que, le jour où nos maîtres ayant disparu ou nous ayant abandonnés, nous puissions survivre par nos propres moyens.
Les jouets étaient ma passion depuis que j’avais découvert le plaisir qu’il y avait à jongler avec un bouchon, à faire courir une petite balle, à la poursuivre, à la relancer, à sauter en l’air pour attraper un ruban que ma petite maîtresse agitait. En fait ce n’était pas du jeu, c’était du sport. Je dois dire sans me vanter que j’étais douée. Mes deux pattes avant étaient particulièrement habiles. J’avais appris à me servir de mes griffes. Grâce à elles j’étais capable de prendre un petit objet, de le tenir fermement et de l’observer tranquillement. Ma mère m’encourageait et admirait mes exploits. Elle se lassait vite quand je voulais la faire participer et s’agaçait, par exemple, que je m’empare de sa queue qui, très remuante de nature, j’aimais immobiliser et mordiller. Pour faire pardonner ce manque de coopération elle m’apporta un jouet vivant. C’était une petite bestiole de 3 cm de long, deux petites oreilles, une longue queue, 4 petites pattes, un museau pointu. Cela poussait de petits bruits aigus. Elle ne paraissait pas contente d’être là. Ma mère la tenait dans sa gueule. Elle la déposa devant moi. La petite chose semblait paralysée. Ma mère la poussa avec sa patte. Cela la réveilla. Elle comprit quel était son rôle et courut vers la porte à toute allure. Merci maman, quelle bonne idée. Je bondis derrière elle essayant de la rattraper. La coquine était plus rapide que moi et elle se serait échappée si ma mère ne lui avait pas barré le chemin. D’un coup de patte elle la renvoya dans une autre direction, moi à ses trousses. Elle chercha à se cacher, ma mère la débusqua. On joua ainsi au chat et à la souris pendant au moins 2 minutes. Puis, fatiguées toutes les deux, on s’arrêta. Moi pour dormir un peu, ma copine dans les pattes de maman qui la regardait au moment où je fermais les yeux avec beaucoup de sympathie. A mon réveil elle était partie et maman ronronnait de l’air béat qu’elle a après un bon repas.
Il y eut d’autres fois, d’autres poursuites effrénées avec ces créatures rapides, habiles à disparaître derrière le buffet. Incapable au début de les rattraper, l’entraînement intensif auquel me soumettait maman porta ses fruits. Je devins capable, en quelques jours, de les rattraper, les immobiliser. Je les relâchais, leur donnais un peu d’avance et la course reprenait. A chaque fois ma mère finissait par s’interposer et repartait avec ce que je prenais toujours pour un jouet. Puis un jour, à la fin d’une séance, elle se mit devant moi, se fit sérieuse, prit la souris dans la gueule. La pauvre s’agitait, couinait. Puis crac, elle devint silencieuse, ne bougea plus. Ma mère s’accroupit, la tint fermement avec une patte, la mordit, secoua la tête avec violence. Du liquide rouge se mit à couler. Ma mère prit un visage que je ne lui connaissait pas, le regard fixe, trouble, profondément concentré elle se mit à creuser dans la bestiole. En moins d’une minute il n’en restait qu’un petit sac verdâtre qu’elle laissait sur place. La minute qui suivit fut consacrée à un toilettage soigné car elle s’était peu souciée de manger proprement. Son repas terminé, elle me regarda avec affection car elle avait retrouvé son aspect habituel de chatte bien élevée.
(à suivre)
10:24 Publié dans Le journal de Thor et des trois coquines | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
07.06.2007
RÉPONSE DE THOR
En devenant l’un des leurs, tu peux croiser au hasard d’une allée le comte de Monte-Cristo, te faire caresser par la belle Héloïse, affronter le chien des Baskerville, pourchasser le lièvre de Vatanen, faire peur à Flicka ou à sa fille, chercher les puces de Mistigri, tout devient possible.
Tu trouves que je n’ai pas le droit de te faire rentrer dans un roman de quatre sous et de deux pages. Mais je l’ai fait au nom de la licence poétique qui donne tous les droits. En faisant de toi une louve qui fait peur aux petits et aux grands, tu deviens immortelle, mythique, tu entres dans la mémoire de tes lecteurs et n’en sortiras pas. Peu importe sous quel oripeau : déesse ou sorcière. L’important c’est d’y être. C’est le rêve de tous de quitter l’anonymat pour la notoriété, la seule accessible est celle qui dure le temps de tourner la page du journal. La mienne, celle que je t’offre durera beaucoup plus. Je te le promets.
Tu m’en veux aussi parce que tu estimes que je me suis donné le beau rôle. Relis-moi s’il te plaît. Prétentieux, mythomane, orgueilleux, courtisan et mère-lapine, voilà comment se décrit le Thor qui rêve de se voir redoutable. Pour exister je dois bien inventer des aventures qui me mettront à l’épreuve et que je surmonterai de façon héroïque. Se croire capable de grands sentiments, de grands exploits et à défaut de les vivre, les imaginer et les écrire, ce n’est pas un crime. Exploiter les événements qui arrivent aux autres, par exemple tes exploits est une façon de les faire connaître et donc de t’honorer.
Voilà chère Thrice ce que je voulais te dire pour me faire pardonner. La prochaine fois ce sera à toi de prendre la parole et de nous raconter ta vie, tes aventures. Tu pourras me ridiculiser à ton aise, enfin me décrire tel que tu me vois. J’attends avec impatience que tu te mettes au travail.
Thor, ton ami qui te veut du bien.
21:36 Publié dans Le journal de Thor et des trois coquines | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Thor, Thrice, explication
03.06.2007
DROIT DE RÉPONSE DE THRICE
Je savais que Thor était un grand chien irresponsable, brave mais bête. Sélectionné pour ses qualités de prestance, son allure, sa fourrure, une belle petite gueule, il impressionne les femmes qui sont folles de lui. Mais il n’inventera jamais la poudre, comme dit, avec un sourire attristé, ma divine maîtresse. Je sais maintenant que c’est aussi un mythomane qui, pour paraître ce qu’il ne peut être, s’invente des exploits et n’hésite pas à salir les autres. Ce n’est pas avec étonnement mais stupéfaction que j’ai écouté le récit de ses prouesses. Sa première aventure était cocasse, le rôle de chevalier sans peur et sans reproche bien croqué. Les péripéties sortaient malheureusement de son imagination que je ne savais pas si féconde. C’est une qualité que je lui reconnais volontiers. Il en a si peu, le pauvre !
Tout est inventé pour la simple raison qu’il ne sait pas suivre une piste. Le pistage est pour nous, les chiens de travail, une discipline très exigeante. L’entraînement doit être permanent, rigoureux. Il ne faut se laisser distraire par aucune odeur secondaire, n’être dérangé par aucune sollicitation, un lièvre qui coupe la piste, un perdreau qui s’envole, le bruit d’un avion, un besoin urgent, etc.… Concentration, rapidité sont les deux qualités qui permettent le succès. Si ne je dénis pas à Thor la rapidité, il l’associe à tant de légèreté, d’étourdissement, de distraction qu’il trouve mille raisons de s’égarer, de batifoler, de suivre la moindre effluve prometteuse d’une course amusante pour faire peur à un jeune chevreuil, à une poule faisane qui couve tranquillement ? On ne peut donc le prendre au sérieux quand il prétend avoir suivi et ramené Julot le chapon. En vérité c’est moi qui me suis chargée du travail ? Ma maîtresse, désolée de sa fuite, n’avait eu qu’à me dire : « Thrice, au travail ». Ce fut vite et bien fait, à mon habitude. Je n’en ai pas fait un roman.
Vexé, jaloux, il n’a pas supporté que Julot revienne, en entier, au poulailler. Il n’a pas hésité, le gredin, à s’en attribuer les mérites et inventa cette saga extravagante, pleine de rencontres imaginaires où son héroïsme faisait merveille. Depuis que je le connais il me casse les oreilles avec des histoires extraordinaires où il est le héros toujours triomphant. Je n’y prête plus attention car sa vantardise ne dépassait pas le cercle familial et il compensait ainsi une vie bien terne de berger allemand n’ayant rien de mieux à faire que dormir, manger, courir après la balle que son maître se force à lui envoyer pour lui donner un peu d’exercice. Mais, avec Internet, tout a changé. Voilà qu’il accède au monde entier. Son public devient universel. Ses calomnies s’amplifient à la mesure de ses millions de lecteurs. Ma maîtresse m’ayant affirmé que ce blog sur lequel il avait lancé une OPA avait un succès inouï, mondial. Mes parents, mes frères, mes sœurs, mes connaissances vont me prendre pour une psychopathe boulimique, paranoïaque, bonne à enfermer.
La dernière histoire qui, sans que l’on demande mon avis, malgré les attaques directes sur ma personne, vient d’être lancée, a fait déborder le vase. Je ne peux accepter ce qu’il dit de moi. Je dois rétablir la vérité, même si je contredis le maître de Thor qui a donné sa caution à cette fable et pour qui j’ai de la sympathie et du respect car il me traite bien et paraît même avoir de l’affection pour moi.
Voilà ce qui s’est réellement passé. Nous étions en début d’après-midi, le soleil brillait mais il ne faisait pas chaud. J’étais avec ma maîtresse qui me grondait parce qu’elle trouvait que je la regardais manger avec trop d’insistance. Vous voyez que je ne cache rien. Pour me changer les idées elle me demanda d’aller voir ce que devenait ce gros patapouf de Thor. Je savais qu’il dormait dehors, allongé comme un lézard au soleil. C’est son occupation favorite.
J’obtempérai et sortis pour établir mon rapport. Quelle ne fut pas ma surprise quand je vis s’approcher de lui un petit lapin qui vint se blottir contre le flanc de Thor et, s’y sentant bien, ne bougea plus. C’était la première fois que je voyais une chose pareille. Thor transformé en mère lapine ! Je faillis éclater de rire mais me retins à temps car mon rire peut parfois faire peur. Nous autres, les loups, avons des zygomatiques trop courts pour bien le moduler. Je m’éloignai silencieusement et allai avertir mes copines Titine et Mouchette de ce spectacle étonnant. Je les trouvai rapidement, elles faisaient leur entraînement habituel : Titine cherchant à initier Mouchette aux plaisir de la vie sauvage, lui apprenant à reconnaître un bourdon d’une abeille, un campagnol agreste d’un campagnol des champs, à distinguer la presle des bois de l’ortie sauvage. Enfin, c’était l’heure du cours d’histoire naturelle de Mouchette. Je leur fis signe de me rejoindre illico. Flanquée de mes deux amies je retournai voir ce tableau touchant. Thor dormait toujours avec son ronflement habituel mais qui ne paraissait pas gêner le rongeur dont on voyait bien les grandes oreilles aplaties le long du dos. Ne voulant pas les déranger et faire peur à ce chérubin, nous nous approchions silencieuses, en tapinois aurait dit ma maîtresse qui a toujours le mot juste. Quel plaisir, quel bonheur cela va être de jouer avec lui, de le sentir, de le lécher, de le nettoyer. Enfin une poupée vivante ! A deux mètres, catastrophe ! Thor sort de son sommeil, ouvre un œil, voit que nous l’entourons, se croyant sans doute encore dans son rêve de cape et d’épée, il conclut qu’il vient de tomber dans un traquenard et que nous lui voulons du mal. Il se lève en grognant, veut se faire menaçant, devient seulement ridicule. Le pauvre lapin, effrayé par ce remue-ménage juge que l’endroit n’est plus sûr et détale à toutes pattes vers la prairie qu’il n’aurait jamais dû quitter. Nous protégeons sa fuite pour que Thor, éberlué, ne sachant pas où il en était du rêve et de la réalité, ne voit pas dans cette boule de poils qui galope comme un perdu, la balle de caoutchouc, son seul véritable amour dans la vie. Et quand on sait la consommation qu’il en fait, on pouvait s’inquiéter pour le petit lapin. Il disparut avant que Thor ait compris ce qui s’était passé.
C’est à partir de la seule odeur laissée par notre ami qu’il imagina son histoire où il se donna comme d’habitude le beau rôle et fit de moi une créature maléfique, avide de chair fraîche. Moi qui ne mange que du riz et du poisson congelé.
Entre les deux versions le choix est facile et je vous remercie d’avoir fait le bon. Prosaïque, pragmatique, je ne sais ni mentir ni inventer. Je ne sais pas faire non plus de beaux discours ni inventer des contes de fées. Mais attention Thor, ne recommence pas, tu sais que ma défense, c’est l’attaque.
Thrice des Feux Ardents
16:51 Publié dans Le journal de Thor et des trois coquines | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Une nouvelle aventure de Thor: Thor et le lapin
La paix de notre petit univers fut agitée, il y a peu, par l’arrivée inattendue d’un petit lapin de garenne. Thor fut directement concerné par cette intrusion. Elle l’impressionna beaucoup. Peu de temps après, il me soumit ce récit, comme il aime le faire, pour me distraire, m’amuser. J’y reconnus sa patte et, parce que sa première aventure reçut un excellent accueil et que beaucoup lui réclamèrent une suite, je suis heureux de lui ouvrir à nouveau mon blog.
à Mariano
Vous, les chiens citadins, ne savez rien de la vie que nous menons, nous autres les chiens de campagne. Moi, je connais la vôtre. Mon maître, quand j’étais jeunot, nous avait conduits, sur la recommandation de la maîtresse d’éducation, Véronique, à la ville pour nous « socialiser » disait-elle. Accompagné de Thrice, ma compagne, nous avons donc déambulé dans la grande ville. L’horreur à l’état pur. Imaginez-nous, la truffe à hauteur des pots d’échappement, reniflant malgré nous des gaz asphyxiants. Il y a des arbres, souvent très beaux, très grands mais ils sont inaccessibles cernés par des grilles comme les pauvres bêtes d’un zoo. Le seul charme de la rue seraient les réverbères mais leurs pieds écaillés sont malpropres, sentent tellement fort qu’on ne peut savoir de qui et pour qui sont tous ces messages qui en ruissellent. A tous les bouts de trottoir, des bouches d’égout exhalent un vent de pestilence qui ne peut venir que de l’enfer. Je ne parlerais pas de tous ces villageois pressés, indifférents ou au contraire craintifs, nous prenant pour quelques loups échappés des Cévennes.Cette horreur de béton, de macadam, de feux rouges, d’interdictions de tout faire, même l’indispensable me rend triste quand je pense que c’est là, mes pauvres amis, que vous vivez.
J’en viens à ma dernière aventure, elle date d’hier. Vous ne pouvez pas l’imaginer car jamais vous n’aurez l’occasion de la vivre.
J’étais donc couché dans la cour, devant la véranda. Je profitais du soleil qui depuis quelques jours se faisait rare. Mon maître disait que l’hiver revenait. Je farnientais, n’ayant rien à faire. Tout était calme. Aucun signal ne venait du tube digestif. La vessie n’avait pas besoin de se remplir et n’aspirait pas à se vider. Je pouvais rêvasser tranquillement, satisfait du moment, de mon état.
C’était trop beau pour durer. Les yeux mi-clos mais suffisamment ouverts pour voir ce qui se passait, je crus rêver. Un lapin, un lapereau venait par petits bonds dans ma direction : boule de poils, deux grands oreilles, on ne pouvait se tromper. Ébaubi, je fermai les yeux pour retrouver le monde réveil, celui où un petit lapin fuit comme la perte le grand méchant loup, celui où une mère lapine responsable enseigne cette vérité à sa progéniture.
L’instant de cet aparté, je sentis venir se blottir contre moi le petit lapin que je croyais avoir rêvé. Il était bel et bien en chair et en os et venait de trouver refuge et chaleur chez son plus terrible ennemi, comme l’enseignent la légende, la tradition, les contes, les fables et, hélas, la réalité. Que faire ? Que dire ? Je devais réfléchir calmement. Mon devoir était clair, dicté par une éthique que mon maître vénéré m’avait inculqué : « tu ne tueras pas, tu ne chasseras pas ! ». Je partage sa haine des chasseurs qui, pendant des mois souillent de leurs hurlements le silence des champs, les ensanglantent de leurs tueries, déciment les familles de lièvres, de sangliers, de biches et de chevreuils, massacrent à bout portant ces faisans apprivoisés, oeuvres d’art de couleurs et de reflets sublimes, aveugles à la beauté, sourds à la pitié, indifférents à tant de douleur. Je hais comme lui ces assassins du samedi, du dimanche, habillés comme des soldats, armés comme des mercenaires et qui mènent une guerre sans pitié contre des civils sans défense, sans malice. Ouf, je crois qu’il aimera ma tirade.
La bestiole avait pris ses aises. Lové contre ma cuisse, coincé contre un ventre certes dodu mais surtout musculeux et poilu à souhait, elle avait trouvé là un nid douillet qui devait lui rappeler le giron maternel.
Je compris très vite que le temps me serait compté. Attirée par je ne sais quel message, la horde sauvage qui habite les lieux fondait sur moi. Il y avait d’abord Thrice, la plus rapide, la plus dangereuse car toujours affamée. C’est une chienne-louve de 5 ans, toute noire, au look terrible, venue d’un élevage pourtant réputé mais dont le responsable paraissait pressé de se débarrasser. J’ai compris pourquoi. D’un poids respectable, ses airs de matrone cachent un caractère épouvantable, une haine de tout ce qui hennit, braie, mugit, aboie. Elle se déchaîne, devient hystérique, claque des dents, aboie, écume, elle se déclare prête à les écharper, les égorger, les trucider en un mot parce que leur existence lui déplaît. Elle seule a le droit de vivre et de partager les bonnes grâces de ses maîtres. Elle avançait silencieuse, le museau au ras du sol, en attitude de chasse, la même qu’elle prend en se rapprochant d’une taupinière.
Puis venait Titine, une chatte pleine de qualités, de tendresse que j’aimais beaucoup comme toute la maison car, câline, elle aimait se frotter à toutes les pattes disponibles, recherchant sans peur que moi ou Thrice la débarrassions de ses puces. Je vous rassure, nous n’en avons jamais trouvé. Mon petit lapin avait tout à craindre d’elle car malgré un exemple qui venait de haut, elle était et restait une chasseresse redoutable. Elle faisait une hécatombe quotidienne impressionnante de campagnols, de souris, de mulots, etc. Sans attendre le rendement d’un couple de chouettes effraies son tableau de chasse était impressionnant. Une proie un peu plus grosse, un goût différent c’était beaucoup de plaisir en perspective.
Enfin, en arrière garde approchait Mouchette, la dernière venue. Elle s’était invitée décharnée, moribonde, un soir d’hiver après on ne sait quel abandon, suivi d’on ne sait quelles aventures, soignée, nourrie, requinquée, adoptée, elle occupait une place importante. Elle savait se faire respecter et inspirait une crainte certaine à tous car elle levait la patte, griffe ouverte à qui, croyait-elle lui cherchait querelle. Moi-même qui n’avais à son égard que des intentions chevaleresques ne me permettais à son égard aucune des privautés que Titine m’autorisait en toute amitié. Elle avait l’œil aux aguets, se tenait prête à profiter de la bonne aubaine qui s’annonçait.
Bientôt j’eus autour de moi, en demi- cercle, une rangée de canines et d’incisives particulièrement menaçante, effilées comme une arête de poissons, coupante comme ce tesson de bouteille qui avait failli estropier une de mes copines. Je les entendais grincer comme pour s’exercer à découper en mille morceaux mon protégé qui, confiant, dormait sans se douter de rien.
Je n’avais plus le choix. Pour remplir ma mission, il me fallait devenir une nouvelle fois Thor le terrible, celui qui impose sa loi. Mais pour impressionner Thrice je devais forer mon talent car j’ai tendance, et des amis communs me le reprochent, à être trop faible avec elle. Naturellement bon, pacifique, galant avec les dames, je la laisse, puisque cela lui fait plaisir, paraître ce qu’elle aime être, c’est-à-dire, une dominante, imposant sa loi.
Mon rôle de composition fut, je crois, à la hauteur de la situation. Je me rappelais un film, où Croc-Blanc - mon presque sosie - devait affronter en un combat singulier une bête vicieuse, méchante, sans scrupule, réplique, hélas, comme c’est souvent le cas, du maître. C’est surtout la bande-son du travelling où les deux monstres s’approchaient l’un de l’autre qui m’avait impressionné. On entendait un grondement qui allait en s’amplifiant et qui montait de la gorge de Croc-Blanc comme un roulement de tonnerre. Il se terminait par un fracas digne de l’éclat de la foudre quand les crocs de mon héros laissaient à l’état de carpette son rival malheureux. Doué pour l’imitation, je n’eus aucun mal à retrouver les sonorités de mon film favori. Je les fis sortir de ma gueule légèrement entrouverte avec un petit retroussement des babines que des connaisseurs qualifient habituellement de terrifiants. Mes deux crocs, qui sont aux canines de Dracula ce que les défenses d’éléphant sont aux défenses d’entrer achevaient de me faire une gueule d’enfer. Thrice et les autres ne s’attendaient pas à un tel accueil. Elles s’aplatirent à deux mètres de moi, manifestement impressionnées par ma prestation.
Ma réputation n’est plus à faire. Pour les uns je suis la crème des chiens, gentil affectueux, doux, etc. Pour les autres je suis au contraire un chien dangereux que l’on doit enfermer en cas de visite. Ils ont tort bien sûr mais leur indisposition à mon égard tient d’une incompréhension de mon attitude et j’en suis responsable, je plaide coupable.
Quand j’aboie de bonheur en tournant à toute vitesse autour d’eaux ils croient que je hurle à la mort et que je me prépare à les égorger. Quand je saute à leur cou pour exprimer la joie que j’ai à les revoir, ils m’accusent d’en vouloir à leur carotide.
Si je pousse Héloïse ou Tanguy un peu fort on m’accuse, s’ils tombent, éventuellement dans les orties ou les ronces, de brutalité, alors que c’est simplement qu’ils ne savent pas jouer ou ne tiennent pas sur leurs pattes.
Si je mordille un peu la manche d’une veste pour attirer l’attention, je suis aussitôt taxé de chien mordeur. Vous voyez c’est la calomnie permanente.
J’espère seulement que cette mise au point me réconciliera avec tous mes détracteurs.
Je comprenais leur attente et la déception pour ce qui allait peut-être leur échapper. Les trois sanguinaires - encore plus que carnivores - que je tenais en respect avec mon rictus et mon grondement de grand fauve impérial étaient pour mes maîtres des êtres inoffensifs, bien domestiqués, bien apprivoisés et dont l’estomac ne réclamait que des croquettes. Ils ignoraient, les pauvres, que leurs rêves, leur envie, leur soif n’étaient que de se goinfrer de viande sanguinolente, de laper du sang tout chaud, de se faire éclater la panse en dégustant de délicieux boyaux farcis de la bouillie bien fermentée des herbes les plus succulentes de la prairie car le lapin est un fin herboriste. Elles salivaient à l’idée de faire craquer tous ses petits os pour en déguster la moëlle quitte à devoir ensuite passer au véto pour se faire recoudre l’intestin.
Voilà tout ce que je voyais dans leurs yeux fiévreux. Mon rôle allait être dur à tenir car la haute tension est un voltage qui consomme beaucoup d’énergie. Je ne savais pas combien de temps je pourrais continuer à jour les chiens 100.000 volts.
La dernière fois – si l’on excepte ma rencontre avec le méchant renard mais elle avait été si brève que je n’en fais pas cas – où j’avais été obligé de montrer ma face de chien terrible remonte à plus de deux ans. Les invités de mon maître avaient amené leur labrador, un certain Roméo, un chien de ville, sympathique, mais – affaire sans doute d‘éducation – ne connaissant pas les bonnes manières. Tout se passait bien quand, tout à coup, obéissant à je ne sais quelle pulsion, Roméo se prenant pour don Juan, croit trouver en Thrice sa Juliette. Il commence à lui faire des agaceries. Discrète sur ce plan, elle n’ose pas se rebiffer. Mon sens de l’honneur lui, ne l’entend pas de cette oreille. Je quitte mon air bonasse pour devenir Thor le terrible que vous connaissez.
Le pauvre Roméo ne s’attendait pas à cette transformation (son infortuné maître et le mien pas davantage). Il s’aplatit immédiatement, se roule sur le dos, implorant grâce, jurant qu’il ne recommencerait pas, pour faire bonne mesure il se souillait de quelques gouttes de pipi.
Je revois souvent la scène avec attendrissement, j’en ris encore. Je me demande pourquoi je n’ai plus jamais eu de ses nouvelles.
Revenons à nos amateurs de lapin en charpie. Je commençais à fatiguer et me demandais comment tout cela allait se terminer, happy end ou tuerie. Le suspens était à son comble. Il fallait en finir. Soit je tentais une sortie à la desperado en prenant le lapereau dans ma gueule. Mais dans quel état allait-il s’en sortir ? Soit je déclarais forfait et sans gloire je l’abandonnais à son triste sort.
Ma résistance fut récompensée. Au dernier moment, le sauveur apparut. Mon bon maître sortit tranquillement de la véranda pour s’assurer que la paix régnait dans son domaine et qu’il pouvait faire sa sieste en paix. Ce qu’il vit était surprenant. Moi, entouré d’une meute hétéroclite et menaçante. Il s’approche, regarde. Je lui désigne du museau le problème. Il voit deux grandes oreilles, un long museau, un pelage plus gris que le mien qui à cet endroit est ocre et blanc. « Un petit lapin ! » s’exclame-t-il avec ravissement. « Chérie, viens voir ! ». Il prend le lapereau à deux m








