09.04.2008
L’IPIOP
Un ami m’a appelé un soir. Méfiant par précaution, il me demanda, déguisant sa voix par habitude : - « Qu’est-ce que cet Institut dont j’entends parler pour la première fois et qui donne des sondages avec une précision à double virgule ? Moi qui suis bien renseigné par profession, j’ai été incapable de répondre aux questions de la Direction. Elle est très agitée car ton Institut intéresse furieusement qui tu imagines. Qu’est-ce que tu peux m’en dire ? »
Une nouvelle fois je venais de foutre le bordel. Non seulement je révolutionnais le monde de l’Édition par une initiative dont il n’était pas sûr qu’elle se relèverait (Cf. « Une grande cause nationale »), mais, dans le même temps, j’inquiétais au plus haut niveau.
- « Cher ami, ravi de t’entendre. Viens à la maison, je vais t’expliquer ».
Un hélicoptère furtif du GLAM se posa deux heures plus tard, à l’ombre de la grange, sans réveiller le poulailler. Mon ami en descendit, rasant les murs, entra par une porte dérobée et s’assit, soupirant d’aise.
- « Ça fait plaisir de te revoir ». Moi, je ne change pas, je me reconnais sans effort. Mais lui, alors, méconnaissable. Son nez plutôt retroussé était devenu d’aigle. Rouquin, il était noir ébène. De teint plutôt palot, il avait la peau bistre, la barbe longue, les yeux noirs. Seule la voix était restée et la manière de vous serrer la main. Il la laissait pantelante, les métacarpiens fracassés. C’était bien lui. Il confirma.
- « T’inquiète ! Je reviens d’une mission en immersion dans les rues de Kaboul »
Je commençais, comme à l’habitude, par mon cordial spécial pour ami à la peine. Je redoublai le traitement pour faire cesser son tremblement, une conséquence sans doute d’un excès de thé noir dans les tchaikanas.
Il enchaîna direct: - « C’est quoi ce truc ? ».
Je riposte, toujours avide d’une conversation entre amis :
- « L’histoire est longue, t’as 5 minutes ?
L’IPIOP vient de loin mais sa création est récente. C’est un dissident de l’EMA qui l’a crée. Tu comprends déjà tout. L’EMA, l’école interdite, la crème de la crème, les surdoués de nos petits génies. Les recalés pantouflent à Polytechnique ou à Normal Sup. Chez eux, les supercalculateurs font grève, dégoûtés. Ce sont des extraterrestres, des extralucides. On leur doit tous nos succès et depuis longtemps : super phénix, les avions renifleurs, la piste de décollage du Charles de Gaulle, les abattoirs de la Villette, Malpasset, Beaubourg, la voie sur berges, la tour Montparnasse. Ils conseillent Sarkozy depuis peu. Bush les réclame. Ils sont capables de tout, ne doutent de rien, calculent tout, prévoient tout. Ils n’auront jamais de Nobel. Ils ne publient rien. Secret défense.
Tu sais que nous, les français on a le gène des mathématiques. On s’y illustre depuis l’antiquité. Tu vas me demander comment ça se fait ? Moi, par exemple, je m’y intéresse depuis toujours. Dès la onzième je maîtrisais la règle de trois. Je laisse mon esprit prendre la tangente. Je dérive à tout va et ne m’en laisse pas compter. Tu connais notre éducation nationale. Avide de résultats, faisant de la réforme continue sa règle de vie, elle démarre l’initiation aux maths dès la maternelle. Les assistantes ont reçu la formation idoine. Elles ont toutes, en plus de leurs aptitudes à changer les couches, à donner le biberon, un master en arithmétique. Les bambins et les bambines, dès leur sevrage apprennent à compter avec leurs menottes potelées et savent très vite que 1 + 1 font 2 ; que papa plus maman c’est un couple. Le stade de primaire devient rapidement élémentaire car on n’a pas de temps à perdre.
C’est le temps des additions, des multiplications, des divisions. Les soustractions, plus traumatisantes car apportant – quelque part – une frustration, sont abordées un peu plus tard. Tout commence par une réflexion sur le 2. 2 + 2 = 4 ; 2 X 2 = 4. La compréhension est rapide. Une fois le concept accepté, aucune église ne s’y oppose, aucune communauté ne se sent outragée. L’invention est Arabe. Cela aide beaucoup. La division par 1 pose un problème. On ne peut le cacher. 1 divisé par 1 fait toujours 1 ; multiplié par 1 fait encore 1 mais pourquoi 1 X 0 fait 0 ? Où passe le 1 ? Ce casse-tête a un mérite. Il permet une première orientation. Ceux qui refusent l’obstacle sont dirigés avec délicatesse, sans leur enlever leurs illusions vers des options où la réflexion mathématique n’est pas concernée. L’ENA pour eux est un garage accueillant. Leur incapacité à soustraire, additionner, diviser, trouve là à s’exprimer et plus tard on leur devra nos déficits, nos dettes, nos budgets en déséquilibre et Bercy en faillite.
Les autres, heureusement plus nombreux, vont dans les filières d’avenir où il faut savoir compter, mesurer, établir un devis, calculer les forces de traction, de résistance, doser, calibrer. Ils feront d’excellents charpentiers, maçons, plombiers, tailleurs de pierre, etc.
Débarrassés des idiots congénitaux, nos élèves abordent les mathématiques supérieures. S’ils maîtrisent le calcul différentiel des intégrales dérivées, les classes préparatoires à Polytechnique sont pour eux. Qu’ils en sortent à la botte ou au képis, ils intégreront, en rang serré, l’INSEE, une centrale d’achats, l’inspection des finances, un consortium d’eaux usées et sales, etc. Ceux qui auront su ne pas trop se fatiguer en raves parties, en rallyes dans le 16è, ou en mauvaises habitudes, finiront dans le front office d’une banque de la place de la Bourse ou dans la back room d’une autre du Marais.
Tout ça pour te dire que ceux dont je viens de parler ne sont pas concernés. Seuls ceux avec la cervelle surdimensionnée par un lobe fronto-pariétal surnuméraire dédié aux mathématiques nous intéressent. Ils sont faciles à repérer avec leur protubérance occipito-frontale, une espèce de petite banane du genre fressinette que la vulgate appelle la bosse des mathématiques et que, pour les paléontologues, serait un souvenir du crétacé. Ce sont eux qui vont se retrouver à l’EMA, (l’École de Mathématiques Appliquées). Ils y mathématisent un niveau qu’ils sont les seuls à comprendre. Pour eux c’est une tour d’ivoire, pour nous une tour infernale. Quelques uns s’en échappent, cessent de calculer, se remettent à penser et, comme il faut bien vivre, font travailler les autres.
De là sort l’IPIOP, ce concept New Deal pour un New World. Sa précision extrême permet la double virgule. Tu sais bien qu’un sondage est une somme de mensonges. Il faut aller dans le sens du client qui cherche surtout à se rassurer. On interroge un panel représentatif mais qui répond ce qui lui passe par la tête ; soit il veut faire plaisir ; soit emmerder. Mais surtout pas dire ce qu’il pense, surtout que le plus souvent il ne sait que penser. Il n’a plus l’habitude. Le sondage est un simulacre qui convient à tout le monde. L’argent est bien dépensé, bien gagné et fait tourner la machine. Même les sondés sont contents, eux qui attendent les résultats pour savoir ce qu’ils devront faire ou croire.
Avec la perception intuitive on est passé dans une autre dimension. On pose toujours des questions, le recueil se fait par contact direct, en chair et en os, car ce qui compte ce n’est pas la réponse mais la façon et la réaction à l’interrogation : la mimique, les temps d’hésitation, l’accélération du cœur, la transpiration, le regard qui erre, les rides au front qui se font, se défont, les lèvres qui s’agitent, même pour ne rien dire, les dandinements des pieds, les mains qui bougent. Tout importe, tout est analysé, disséqué, transformé en paramètres à valeur variable, en équations à multiples inconnues. Et, de l’apparence, on extrait la vérité. Tout est enregistré par une caméra multifonction: son, image et le reste. Un logiciel super pointu mouline les données. Rien à voir avec le vieux détecteur de mensonges des amerloques car il y a un plus qui fait appel à la nanotechnologie dont on ne sait rien et qui fait la différence.
Te voilà aussi renseigné que moi. Les possibilités sont immenses, effrayantes. On ne lave pas le cerveau, on l’essore ».
Surpris, content, inquiet, mon ami se leva, remercia, s’envola. Dans une carte postale reçue hier, il me dit qu’il a repris du service à un arrêt de bus à Kaboul. Son rapport a été très mal accueilli. On ne veut surtout pas connaître ce que pensent réellement les gens, la vérité étant trop dangereuse. Il me dit en post-scriptum de ne pas m’inquiéter pour lui ; même si le terrain est miné, il y est plus à l’aise que dans son bureau à Paris.
__________
18:55 Publié dans Miscellanées | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
06.04.2008
LA MÉMOIRE HANTÉE
Je ne sais pas si vous êtes comme moi mais j’ai l’impression d’habiter depuis longtemps chez moi-même, dans une maison de famille, d’enfance, pleine de souvenirs qui ne me quittent pas où que j’aille, quoique je fasse.
Plus le temps passe, plus ils s’accrochent. Le grenier déborde, avec des malles pleines de jouets cassés, de soldats de plomb sans tête, de raquettes tordues, de vélos sans roues, de livres roses, verts, en vrac, écornés, de vêtements troués. Les débris d’une époque disparue, des ombres. Mais il suffit de les regarder, d’y penser pour que tout revienne, la piste redevient fraîche, familière. Et avec elle, toutes les excitations, les découvertes, les déconvenues, les bonnes, les mauvaises rencontres sortent de leur placard comme un diable de sa boîte. Les couleurs s’avivent, les trous se bouchent, les pages s’animent, les roues tournent, les soldats marchent au pas. Tout reprend vie.
D’autres pièces sont encombrées de meubles anciens, de vieux tapis, des tableaux, des lustres, des choses dont je n’ai plus l’usage. Elles sont déglinguées, mitées, les couleurs sont passées, les souris se sont régalées. Achetées sur un coup de tête, une publicité mensongère, un conseil d’ami, elles m’ont coûté cher. Heureusement, dans beaucoup d’autres il y a des objets inusables, quasi neufs et que je ne céderais à aucune brocante. Surtout des albums de photos jaunis, les corps sont guindés, les visages un peu flous. J’ai du mal à donner des noms. Quel jour le petit oiseau est sorti ? Mais il suffit de regarder et la scène se rejoue, en noir et blanc, sans le son. C’est dans ces temps d’inventaire que je me dis qu’il faudrait faire le ménage, un tri sévère. Évacuer toutes les vieilleries, faire place aux nouveautés, changer de décor, une rénovation de la cave au grenier est urgente. L’opération est bien nécessaire. Les parquets sont vermoulus, les portes ne ferment plus, les gonds grincent. On voit mal à travers la pénombre, les toiles d’araignées. Des portes refusent de s’ouvrir, malgré tous mes efforts.
A quoi cette pièce pouvait bien servir ? Il n’y a pas d’ampoules au lustre. Les papiers sont indistincts. Tout y baigne dans un brouillard poussiéreux. Il y fait froid. Le genre d’endroit à passer à côté. La cuisine, elle, reste accueillante. J’y sens encore toutes les odeurs des tartes, des crèmes au chocolat, du pain perdu, des crêpes, des beignets, des confitures, j’entends coudre la machine. Mais on ne peut pas passer son temps à cuisiner. Il faut faire la vaisselle, l’essuyer, la ranger et s’occuper des choses moins appétissantes. Aller dans le garage, l’atelier, le débarras. Des trucs marrants y sont encore suspendus. On les reprend en mains avec plaisir. Des ciseaux à bois coupent toujours, des marteaux pourraient frapper si on en avait encore l’envie et la force. Beaucoup d‘objets sont rouillés, cassés, des pointes tordues, des boulons sans écrous, des limes toutes lisses et des machines ont rendu l’âme depuis longtemps. Elles encombrent, pourquoi sont-elles toujours là ? Elles ont fait leur temps. Elles devraient avoir quitté les lieux pour la décharge. Mais elles sont trop lourdes, rivées à l’établi, au sol. Incrustées, elles n’en démordent pas. Elles sont chez elles. Elles ont bien travaillé et gagné le droit à une retraite qu’elles revendiquent en paix. Vaincu, je les laisse à leur abandon.
Le gros œuvre tient encore mais pour combien de temps ? La poutre maîtresse fléchit. Les termites sont au travail. La toiture part en lambeaux. On aperçoit le lattis. L’enduit est décrépi. Il y a plein de rides et de fissures sur la façade du devant. Les canalisations fuient. Les soudures ne tiennent pas. J’ai essayé les nouveaux tuyaux, du polypropylène mais ils ne collent pas sur les anciens en cuivre et ça recommence à goutter. Même l’installation électrique n’est plus aux normes. Ça disjoncte sans arrêt et on est obligés de s’éclairer à la bougie. La nuit, on a l’impression de voyager en terre étrangère. Non, je vous le dis, cette maison a décidé qu’elle ne voulait plus de moi et qu’elle n’en pouvait plus. Il aurait fallu l’entretenir, soigner ses maladies, la ravaler, changer les huisseries, remettre de nouvelles ardoises, refaire les canalisations, les parquets, installer une domotique, une télésurveillance. Tout est en magasin, chez Leroy-Melin. Il suffit de changer de rayon, c’est à la portée d’un bon bricoleur. Mais, faire du neuf avec du vieux, est-ce bien raisonnable ?
Le chantier ne démarrera pas, même si la tentation est forte. Il est trop tard. Les maçons, couvreurs, plâtriers, plombiers iront ailleurs. Ici, ils joueraient les poseurs d’emplâtres sur une jambe de bois. Son temps est passé. La baraque est invendable, bonne pour la démolition ; rien à récupérer, pas un meuble de style, pas une dent en or. Les éboueurs arrivent, je peux vider mon sac avant de le poser.
________
15:55 Publié dans Miscellanées | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
03.04.2008
OPPOSITIONS
Invisibles, indigents, incapables, invalides, ils ne demandent rien, se contentant de peu :
- d’un coucher de soleil ;
- d’un clair de pleine lune ;
- d’une mûre bien noire arrachée aux épines ;
- d’un ronronnement de leur chat de gouttière ;
- du frétillement de la queue du bâtard éperdu de bonheur de revoir son maître après 5 minutes d’absence ;
- d’une gorgée d’eau fraîche au midi du soleil ;
- d’un gros bolet pansu au pied d’un chêne moussu ;
- de l’entrevue d’une madame sanglier en train de glander avec ses marcassins affairés à rien faire ;
- de la course baveuse au fond du potager d’une limace toute rouge et d’un escargot affamé.
Comment peuvent-ils ne pas être jaloux de tous ces autres qui ont :
- des cartes à crédit illimité ;
- des comptes en banque Offshore ;
- des gardes du corps ;
- des parachutes en or ;
- des fonds secrets et des secrets d’initiés ;
- qui passent d’un baisemain à la Reine aux bras d’une belle de nuit ;
- d’un dîner au Fouquet’s au brunch du Plaza ;
- d’une descente à Gstaad à une montée au filet ;
- qui vont s’épancher chez Mireille, se faire insulter chez Fogiel, admirer chez Ruquier, le même jour, à la même heure.
Les uns perdent leur temps en courant après lui, les autres prennent le temps de ne rien faire. L’alternative du diable en pleine opération. Il y a du bling et du beurk. Qui a raison ? Le trop plein ou le ventre vide ?
___________
11:05 Publié dans Miscellanées | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
31.03.2008
AU RAS DES PAQUERETTES
Une âme de midinette, le rêve éveillé de beaucoup. Attendre le Prince Charmant, lire l’horoscope du jour, croire la diseuse de bonne(s) aventure(s)…
Vivre avec des illusions c’est quand même plus excitant que de n’en avoir aucune. C’est sans doute pourquoi les croyants ont tant de mal à envisager des raisons qui les feraient réfléchir sur toutes les merveilles qu’on leur a racontées et que les incroyants n’ont, eux, de cesse d’essayer d’en trouver de bonnes qui les feraient douter.
Qu’est-ce qui est le plus facile, le plus utile : marcher en s’accrochant aux nuages ou en regardant où l’on met les pieds ?
________________
11:20 Publié dans Miscellanées | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Midinette, rêve, croyant, incroyant, nuages, pieds.
30.03.2008
EAU COURANTE
Forte de ses sœurs, elle s’étoffe, se renforce, prend du volume et du corps. Pleine d’énergie, elle anime au passage des turbines qui vont éclairer les consciences et quelques réverbères.
Son eau claire l’est de moins en moins, troublée par les poissons qui y frétillent, les bouchons qui y trempent, le linge sale qui s’y lessive, les incontinents qui s’y baignent.
Moins pressée, elle prend ses aises, ralentit, se prélasse d’une berge à l’autre, reçoit les hommages de quelques affluents, s’embourbe ici et là avant d’accélérer au saut d’un barrage. Infatigable, intarissable, à peine affaiblie par quelques prélèvements obligatoires, elle suit sa pente naturelle, au rythme des péniches qu’elle accepte sur son dos, maintenant large. On ne voit plus son fond. Il reste bon, trop profond et encombré de mille choses qui ne devraient pas y être. De cristal de roche l’eau est devenue, vers sa fin dans l’estuaire, une purée de pois, une soupe à la grimace. Même les poissons n’en peuvent plus, ils partent à son fil, le ventre en l’air. Elle disparaît enfin, dans la mer, sa dernière demeure, s’y refait une santé avec l’espoir de renaître un jour, de monter au ciel pour, dans les nuages, un voyage au long cours qui, croit-elle, n’en finira jamais. La pauvre !
____________
16:20 Publié dans Miscellanées | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
20.03.2008
ASSEZ CASSÉ SUR LUI, LE VRAI SEL DE LA VIE
Il faut y remédier.
Il m’a beaucoup donné, je lui ai rien rendu.
Je le chanterai donc, je serai son hérault.
Ce n’est pas difficile, il n’a que des vertus.
Bon pour tous et à tout, il n’a pas de défauts.
Il rend heureux l’enfant, fait rire le grincheux.
Nature ou transformé, il est chez lui chez eux.
Parce qu’il s’offre à chacun et se refuse à rien.
On lui reproche tout : la carie, le diabète.
Méprisé, calomnié, on le met à la diète.
Lui, le doux, le tendre, roi du suave et du bien.
Trop présent, trop utile, il a des ennemis.
Au banc des accusés, je serai son ami.
Le mot, d’abord, est beau. La bouche en cul de poule, il se susurre, se suçote, se clôt en un petit bruit incongru, délicieux, un léger crachotis, discret, réservé, presque avalé aussitôt dit.
Il faut le comparer, pour l’apprécier à sa juste saveur, aux autres ingrédients. Difficile d’en parler puisque tout les oppose. Leur rôle est secondaire. Ils ne sont tolérables qu’à peine discernables.
Ne les accablons pas, ils sont ce qu’ils peuvent être : des releveurs de goût, des béquilles pour cul de jatte. Ils suffisent à certains qui en mettent partout. Un seul retient l’attention : le sel. Qu’il soit fin, qu’il soit gros, il veut la première place. On le trouve partout : sur la table, dans la mer, dans les plats, sur la route. Vil flatteur, il cumule les vices. Son adjectif repousse : sale et laid. Mis à toutes les sauces, il encombre le corps, retient l’eau, fait monter la tension, œdème le poumon, gonfle la jambe. Faute de pouvoir faire mieux, il raccourcit la vie. Il triomphe dans ce qui lui ressemble. Rien qu’à les nommer, on voit qu’ils sont vulgaires: andouille, boudin, cervelas, cornichon, bifteck, mortadelle, pot-au-feu, saucisse, saucisson, etc.
Les syllabes s’enchaînent avec effort, dans des consonances rugueuses. Tout ça est dégoûtant et seule une faim de loup, une boulimie aveugle expliquent leur succès, ce manque de goût. La satiété qu’ils donnent est indigeste, satisfait seulement qui boit sans soif, mastique par habitude, avale par réflexe, digère sans paix.
Le sucre est à lui seul une belle compagnie. Il se suffirait à lui-même, si, bon compagnon de route, il n’aimait la farine, le beurre, l’oeuf, l’amande, etc.
Il est au cœur de tant de beauté, de bonté que tous ses dérivés donnent le même bonheur à la voix, à la langue : bonbon, berlingot, nougat, praline, sucette, sucre d’orge, loukoum, confiture, miel.
Bonne pâte, il veut bien tout, s’apprête comme l’on veut: en pain, en morceaux, en poudre, en cristal, en glace, en sirop il se moule à la forme. Il se cuit, au petit cassé, au grand boulet. Si l’on insiste, il devient caramel, se filamente en cheveux d’ange, se fait nuage en barbe à papa.
Liquide, il coule mieux qu’une source, en douceur, en suaveur.
Sodas, sirop d’orgeat, sauternes, Loupiac, Cadillac, Bonnezeau. Il est l’âme du nectar, le saint esprit d’Yquem, le moelleux du champagne. Il humanise la citronnade ; de bulles il fait une limonade.
Sans lui, pas de gâteaux et pas de pâtissier, ce bienfaiteur par qui l’extase s’invite à table, dans la bouche.
Un dessert réussi fait oublier une entrée ratée, un rôti brûlé, un vin bouchonné, une matinée pluvieuse, un ongle incarné, un crack boursier. Il récompense de tout, fait oublier la vie, la mort.
Un autre jour, si vous êtes sages, je vous parlerai d’un repas de gâteaux, une expérience à faire, un sommet à atteindre.
___________
11:50 Publié dans Miscellanées | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Sucre, sel, dessert








