01.05.2007

LES BONNES RAISONS DE L'IRAN

Rares sont les voix qui reconnaissent à l’Iran le droit de se doter d’une industrie nucléaire et éventuellement de l’arme atomique. Nous sommes de ceux pour qui la diabolisation de l’Iran est une arme de propagande qui marche bien sur une opinion internationale sous influence américaine mais qui a des effets inverses sur la cible.
Le débat sur la défense faite à l’Iran de poursuivre son effort sur le nucléaire mérite de sortir du manichéisme dans lequel il s’enlise.
Essayer de comprendre les raisons de la détermination iranienne et son refus de se plier à l’injonction devrait être un simple exercice de logique politique et permettre un vrai dialogue en plaçant les interlocuteurs sur un pied d’égalité.
Sa détermination s’explique facilement et ne devrait choquer aucun de ceux qui cherchent à le convaincre d’y renoncer, la France en particulier.
Quand, en 1970, l’Iran a signé le Traité de non-prolifération (TNP), la situation était très différente. Le Shah régnait. Les États-Unis étaient des amis empressés. Le Shah voulait préserver le pétrole, produit trop noble pour lui pour être brûlé en développant une industrie nucléaire civile. Cette volonté anime toujours les dirigeants iraniens. Un monde cohérent, soucieux de l’avenir devrait applaudir à cette marque de sagesse. C’est le contraire car le nucléaire civil permet la bombe atomique et le contexte géopolitique a changé. Ce qui en 1970 n’était pas nécessaire l’est devenu avec l’hostilité affichée des américains. Elle est exacerbée par leur présence dans l’enfer irakien et leurs recherches désespérées pour en imputer la responsabilité à d’autres qu’eux-mêmes.
Les iraniens sont idéalement positionnés. A ces soupçons de connivence avec l’opposition chiite se surajoute opportunément la volonté probable iranienne de se doter de l’arme atomique.
La crainte qu’un pays, considéré comme terroriste, puisse de doter d’une telle arme explique que les États-unis se sentent menacés par un régime qui n’accepte pas de reconnaître leur droit à disposer des autres.
Cette politique ne peut que produire l’effet inverse.
L’attitude américaine et celle de ceux qui veulent par la diplomatie parvenir à la même renonciation stimulent les iraniens et les renforcent dans leur volonté de poursuivre leur effort nucléaire militaire car la planification d’un envahissement du pays ou de son bombardement ont des effets passionnels sur le nationalisme d’un peuple fier de son passé et de sa culture.
La menace américaine d’intervention ne peut également que faire regretter aux iraniens de ne pas s’être déjà procurés la bombe. Ils auraient alors acquis le statut de pays intouchable car doté d’un pouvoir de nuisance capable de faire reculer même le pays le plus puissant du monde. Ils envient peut-être aussi la Corée du Nord en se demandant si la prudence et les atermoiements américains ne tenaient pas à la conviction que les coréens disposaient de l’arme nucléaire et n’hésiteraient pas à s’en servir s’ils étaient attaqués.
La certitude que seule la possession d’une arme de type atomique est de nature à les mettre à l’abri d’une agression potentielle est, par là, confortée.
La réaction de la société internationale est intéressante.
Il y a peu de voix dissidentes: la société internationale partage dans sa majorité la position des dirigeants américains à propos de l’armement nucléaire iranien. La France elle-même s’aligne, en contradiction avec sa diplomatie sur l’Irak. On peut s’interroger sur les raisons de cette unanimité à un moment où la diplomatie américaine paraît malade : peur de l’Iran ou peur des États-Unis ?
D’un point de vue juridique, une telle unanimité est en parfaite contradiction avec un des principes fondateurs des Nations Unies : le principe de l’égalité des États. L’article 2 paragraphe 1er de la Charte des Nations Unies énonce en effet que « l’Organisation est fondée sur le principe de l’égalité souveraine de tous ses Membres.».
Ce principe exclut, tant qu’une des menaces énoncées à l’article 1er – et qui justifierait une action collective – n’a pas été constatée, toute forme de pression sur n’importe lequel des Membres des Nations Unies
L’alignement de la société internationale sur les États-Unis lorsqu’ils déterminent leur propre conception de l’illicéité est un coup de plus porté à l’ONU.
D’un point de vue de logique politique, il est surprenant – paradoxale même – que des pays qui ont estimé nécessaire de se doter d’armes de dissuasion du même type que celles dont veut peut-être se doter l’Iran s’indignent aujourd’hui de sa volonté de le faire.
Rappelons que la volonté des puissances nucléaires d’aujourd’hui – tels la France ou Royaume-Uni – remonte à la guerre froide. Le contexte – du « containment » justifiait que l’on se prémunît d’une menace qui venait de l’Est.
Il est difficile d’affirmer que la situation actuelle de l’Iran soit très différente de celle qui prévalait à cette époque-là. Personne ne peut nier qu’une menace réelle d’envahissement ou de bombardement pèse sur lui. La similitude des situations devrait rappeler à la France sa propre histoire.
Le refus américain de s’interroger sur la légitimité de la position de l’adversaire est traditionnel de tout pouvoir hégémonique.
Plus contestable est leur prétention à s’ériger en exemple vertueux et digne de garantir la paix du monde. Il y a des souvenirs qui font douter de l’aptitude des États-Unis à discerner le bien du mal. Les récents anniversaires de Nagasaki et d’Hiroshima auraient dû permettre de rappeler que ce sont les américains qui, pour la première fois, ont utilisé des armes de destruction massive sur des civils, sans pitié ni remords.
Aucun de leurs dirigeants n’a exclu l’utilisation de l’arme atomique contre un pays qui ne la possédait pas et leur panoplie est suffisamment riche pour leur permettre d’utiliser des armes atomiques tactiques contre un État qui saurait leur résister en enterrant ses centres de décision politiques ou militaires.
Il est donc impossible de reconnaître aujourd’hui aux États-Unis une quelconque autorité morale pour interdire à un autre État de vouloir se défendre avec les mêmes armes, ou plus précisément de se prémunir d’une attaque en jouant le jeu de la dissuasion.
Le problème de la course à l’armement atomique n’est pas moins dramatique pour l’avenir du monde et exige que l’on s’y intéresse autrement qu’en développant une argumentation qui sous-tend des connotations que l’on croyait révolues : celles de peuples intellectuellement et moralement supérieurs face à d’autres inférieurs, irresponsables, dangereux par nature. Son emploi, même implicite ne peut être que source de haine et de colère.
Le seul moyen qui permettrait d’enrayer la prolifération des armes atomiques consisterait à supprimer le problème à son origine. Les puissances nucléaires d’aujourd’hui retrouveraient l’autorité morale qui leur fait défaut si elles consentaient à renoncer à cet armement et détruisaient leur stock. Alors, et seulement alors, elles seraient dans la posture d’exiger des autres pays de cesser de rêver à l’arme atomique.
On en est loin car le TNP, s’il restreignait le développement des armes atomiques, obligeait aussi les Cinq puissances nucléaires reconnues au désarmement nucléaire. Il n’en a rien été et ceux-là même qui veulent imposer à l’Iran le respect du TNP ne le respectent pas.
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1er mai 2007

21.04.2007

L’impossible Europe politique

A l’occasion du 50ème anniversaire du Traité de Rome de longs commentaires ont essayé d’expliquer la panne actuelle qui bloque l’Union européenne. Les raisons classiques ont été invoquées et rien de nouveau n’est venu éclaircir l’horizon. Pour nous, le marasme actuel ne fait que traduire la perte de désir des français mais aussi de beaucoup d’autres pour une Europe politique.
Cette perte de désir est la conséquence d’une double convergence : vieillissement de la population qui a passé l’âge du mariage et fascination des plus jeunes pour un modèle qui ringardise l’Europe.



Le cinquantième anniversaire du Traité de Rome a été l’occasion de refaire l’historique des grandes étapes de la construction européenne. Ce cheminement laborieux force l’admiration tant les obstacles furent nombreux et toujours surmontés.
L’élan qui a permis la mise en commun des intérêts marchands est aujourd’hui retombé et si l’Europe continue de s’élargir elle ne s’approfondit plus. L’étape suivante qui devait être la création d’une fédération, d’une confédération, d’une union d’États paraît impossible car les nations européennes ne sont pas prêtes à abandonner ce qui fait leur identité nationale : politique étrangère, défense nationale, impôts, droits sociaux, etc.
Seul un amour fusionnel aurait permis de franchir ce seuil idéal où chacun abandonne pour l’autre son indépendance, ses intérêts, ses égoïsmes, ses habitudes au profit d’un avenir plus grand.
Ce transport d’enthousiasme et d’espoir dans l’avenir qui fait basculer l’histoire est celui qui anime les révolutionnaires au moment où se fait la révolution. Il n’est pas près de soulever les européens pour l’Europe politique.
Ainsi ce qui devrait être une étape est devenu une fin.
Les citoyens européens sont trop vieux pour vouloir davantage. La passion n’est plus de leur âge et il en aurait fallu beaucoup pour créer ce nouveau pays.
La faute en est à la démographie qui fait et fera de l’Europe un espace de plus en plus déclinant. Les gérontes n’aspirent qu’à la tranquillité, au bien-être, aux loisirs, à la paix. Ils ont transmis à leurs héritiers, quand ils en ont, le même projet de vie.
Une ambition aussi limitée s’accommode très bien de l’Europe que nous connaissons en 2007 : celle du libre-échange. Elle a apporté la prospérité et étale ses bienfaits à tous ceux qui le veulent. Pourquoi vouloir davantage?
Le vieillissement de la population sonne peut-être le déclin même de ce marché commun car la vieillesse est aussi l’âge de l’égoïsme et l’avenir est peu prometteur. La perspective d’autres adhésions fait peur car ce sont peut-être de nouveaux clients mais aussi de futurs concurrents.
Cette absence de désir pour une Europe politique ne tient pas seulement au vieillissement et à une perte de vitalité qui anesthésierait les européens. Complémentaire ou principale l’autre raison est tout autant fatale. Le rassemblement autour d’une idée, celle d’une Europe puissance autonome aurait exigé qu’une de ses nations cristallise sur elle le rêve des européens. Ils y auraient vu un modèle, un leader. Lequel d’entre eux pourrait, aujourd’hui, avoir cette prétention, être ce moteur? Chacun traîne, aux yeux des autres, d’un lot d’handicaps et de défauts qui le rendent plus répulsif qu’enviable.
Les européens ont trouvé ailleurs ce pays idéal qui réunit tout ce qu’ils voudraient être et avoir : les États-unis d’Amérique.
Jeune, puissant, fier de montrer sa force, il n’a peur de rien, il croit en lui-même et se veut le meilleur des mondes. Son histoire est tragique mais il ne se repent de rien : génocide des indiens, esclavage, Hiroshima, discrimination raciale, pollution, prisons, couloirs de la mort, crime organisé, démocratie exportée par ses agences d’intelligence ou imposée par des tapis de bombes… Rien ne saurait atténuer sa séduction.
Son mode de vie, l’esprit d’entreprise, les succès technologiques, les prix Nobel (en 2006 tous les Nobel scientifiques sont américains), la conquête des étoiles, Hollywood en font un pays de cocagne où tout est permis tout est possible. Désirable, mais aussi désirant il attire tous ceux qui, ailleurs, ont des idées, des projets. Les chercheurs sont accueillis à bras ouverts et bien rémunérés dans les laboratoires. Les cadres peuvent faire des carrières fulgurantes. Les créateurs y trouvent les financements dont ils ont besoin Les entrepreneurs sont courtisés par les banques et les administrations leur facilitent la tâche… Bill Gates, Steve jobs auraient-ils pu être français ?
Notre avenir s’y prépare et nous attendons avec quelques années de retard que le progrès nous rattrape.
La réussite à la portée de tous ceux qui le veulent, le sens de l’innovation, la créativité, la réactivité sont les images que donnent les États-Unis et les seules qui sont retenues. Si cette Amérique-là effraie les couches âgées de la population, elle fascine les plus jeunes, les plus entreprenants, ceux dont l’idéal n’est pas la fonction publique et qui auraient dû être les moteurs de l’Europe politique.
Comment pourrait-il en être autrement quand notre modèle affiche conservatisme, corporatisme, avantages acquis, lourdeurs administratives, impôts dissuasifs, honte de l’argent, etc. ?
Face au mirage et aux miracles américains l’Europe ne fait pas le poids pour les nouveaux arrivants. Ils plébiscitent l’Europe parce qu’ils en reçoivent les subsides. Mais encore plus que les anciens leurs cœurs et leur esprit sont outre-atlantique. Ce qu’ils écoutent est toujours la Voix de l’Amérique.
L’évocation de l’empire américain, de l’empire chinois, du futur empire indien donnent à la conversation un ton de gravité respectueuse et craintive. La possibilité d’un empire européen rival et tout aussi entreprenant ne sera pas soulevée.
Cette réalité sociologique et culturelle mérite d’entrer dans l’explication du manque d’appétit des uns et des autres pour une Europe politique. Elle n’est pourtant jamais discutée dans le débat habituel. Trop subjective, trop irrationnelle ? Aussi incorrecte soit-elle, pourra-t-on éviter de la prendre en compte si l’on voulait vraiment continuer de bâtir l’Europe ?
Daniel CHARRIER
21 Avril 2007