19.05.2008
DIX SECONDES INOUBLIABLES
Le 4ème « Indiana Jones » de Spielberg arrive sur nos écrans et la promo bat son plein. Dans un bavardage qui s’étire sur 4 pages dans le dernier numéro de l’Express, le réalisateur nous parle de lui et de la saga. Quelques lignes sont consacrées à une courte séquence du premier, « Les Aventuriers de l'Arche Perdue » (1981). Le héros est poursuivi dans une foule. Elle s’écarte et, devant lui, à 20 mètres, surgit un arabe magnifique, enturbanné, armé d’un cimeterre qu’il agite de façon experte et menaçante. Il veut manifestement en découdre et barrer le chemin. Indiana Jones le regarde d’un air ennuyé, dégaine son colt, vise l’autre – toujours aussi loin, en attente du combat singulier – l’abat et s’éloigne sans un regard.
Cette scène m’avait choqué et je la revois dès qu’il est fait référence à « Indiana Jones » et à Spielberg. Je la trouve à la fois insupportable et révélatrice. Ma réaction étonnerait le réalisateur et le journaliste car aucun n’y voit manifestement ce que j’y ai vu.
Spielberg décrit complaisamment les raisons qui ont écourté la séquence. Harrison Ford, après 4 heures de tournage avait quelques soucis de santé et il fallait le laisser se reposer et pour cela, écourter la scène. La solution – élégante – était donc de se débarrasser rapidement de cet arabe belliqueux. Un mort dans un film d’action est-ce vraiment grave ? Cette fois-ci la manière m’a scandalisé car elle révélait un mépris total. Ce n’était qu’un insecte inopportun dont on se débarrasse d’une chiquenaude, sans y penser. Mon étonnement, par la suite, s’est accru de n’avoir jamais entendu ou lu une remarque allant dans le sens de ma réflexion. Télérama – ce média tellement bien pensant – ne s’en était pas ému quand l’occasion lui en avait été donnée, il y a quelques mois : les raisons cliniques de la scène avaient été expliquées. La même scène et la même explication ont été fournies sans plus de réaction du journaliste Dimanche soir au 20 heures de France2, dans l’entretien avec Spielberg et Ford.
Spielberg n’est pas un innocent. Ses films d’aventures, de guerres, d’histoires, de fiction portent toujours un message et il connaît la valeur des images, lui qui dit, à propos de « la liste de Schindler » : « Je savais quel impact un film pouvait avoir ». Il prétend aussi faire des films pour ses enfants. Pourtant, il est indifférent à l’influence que peut avoir le spectacle d’un homme qui se fait tuer comme on écrase un moustique sur leur appréhension du monde.
Il y a bien plus derrière cette apparence. La qualité des protagonistes donne à la scène une valeur symbolique. Pour l’apprécier à sa juste dimension, inversez les rôles. L’arabe, sobrement vêtu, tue avec la même désinvolture un américain ou un israélien dans la foule. Le film étant le même, aussi bien fait, aussi populaire et distribué dans le monde entier. Imaginez le scandale, l’horreur, le tollé !
J’éprouve un malaise et une colère. On peut en dire beaucoup. Ce film, déjà lointain, préparait, avec d’autres et entre autres, les esprits à ce qui allait se passer 20 ans plus tard. Le grave est que vous habituez les esprits dans votre pays à considérer les autres – ici les arabes – comme des gêneurs sans valeur, potentiellement dangereux, à éliminer sans y penser. Vous donniez le feu vert à toutes les bavures qui ensanglantent les populations civiles quand vous partez faire la guerre en Irak.
C’est également se préparer à des représailles car la haine de ceux que l’on méprise de la sorte devient inexpiable. Ils n’auront de cesse de se venger. Les dix secondes de trop de ce film l’ont rendu dangereux car emblématique dans les deux camps.
Dorénavant Spielberg, pour moi, est cet américain qui s’autorise, sans remords, sans conscience, ce genre de scène. Est-ce du mépris, du racisme, de l’indifférence, une absence de sensibilité, de discernement, de réflexion ? Cela réduit à peu le portrait édifiant que l’on veut nous vendre.
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19:00 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : cinéma, Spielberg, critique, mépris
05.05.2007
LA CONSTIPATION DES SENTIMENTS ET SON AVATAR, LE MÉPRIS
Où trouver l’origine des malheurs du temps ? L’autre est un bouc émissaire commode. Il est responsable de tout ce qui ne va pas. Comme chacun pense de l’autre, quel qu’il soit, la même chose, il faut bien rechercher ce qui, dans l’autre et en soi ne marche pas. Nous croyons en avoir trouvé une origine possible.
L’importance des fixations initiales pour le futur psychologique déprécie exagérément l’influence de la phase pubertaire. La résumer à une crise, n’y voir qu’une période d’adaptation et de recherche de l’identité, abrègent singulièrement un phénomène dont l’issue peut s’assimiler à une deuxième naissance qui délivre un adulte à la société.
La croissance pubertaire s’étale sur quelques années. Les modifications n’ont pas d’équivalent aux autres moments de la vie. Elles peuvent seulement se comparer à la métamorphose de la nymphe en imago.
Le flux hormonal révèle un nouveau soma et réveille le germen. La modification psychologique est tout aussi profonde avec une prise de conscience du moi et de l’être. L’ouverture au monde secrète un besoin d’indépendance qui inaugure une querelle avec les parents, voire leur rejet. Le conflit de l’adolescent avec son milieu reflète faiblement quelques uns de ceux que lui fait subir sa nouvelle nature. La montée des pulsions sexuelles, le bouillonnement émotionnel et intellectuel ne trouvent qu’imparfaitement - ou pas du tout - satisfaction ou même expression. Le cadre familial lui apparaît et est effectivement étroit et mesquin. La contestation ou la pauvreté de la réponse parentale peut susciter un repliement avec mutisme et indifférence qui désolent mais qui ne sont qu’apparents. Le tumulte est intérieur et à son comble. Il ne retrouvera jamais cette richesse. La conversation avec soi-même est permanente. Les autres sont jugés avec la suffisance et la supériorité que permet l’inexpérience. La certitude d’être leur victime renforce la cruauté et la partialité du jugement. L’exclusion se renforce de part et d’autre. L’incapacité d’exprimer ce ressentiment tient aussi au sentiment d’être de toute façon incompris.
Cette phase de colère et de frustration peut n’être que passagère. Elle peut avoir été plus ou moins intense. Elle peut s’apaiser en même temps que le désordre biologique. La paix peut revenir entre soi et les autres. Nous avons mis cette évolution dans le domaine du possible. Nous ne croyons pas qu’elle soit la plus fréquente ni constante mais que, au contraire, une fixation à ce stade avec quelques accommodements explique ce qui deviendra un comportement permanent ou rémanent. Il se caractérisera par une pauvreté relationnelle. Ce reliquat pubertaire postule une appréhension négative de l’autre dès qu’une leçon ou une prétention à dicter une conduite est discernée dans le discours. Un écho est réveillé et renvoie à l’expérience traumatisante. Cette situation surgit plus aisément si elle remet en position de dominé par un biais sociale, racial, financier, intellectuel, etc.
Si la puberté n’a pas été complètement assumée - et qui peut le prétendre?- le réflexe joue comme une défense bien verrouillée. Nous qualifions cette attitude de constipation des sentiments. Cette expression dont le langage populaire emprunte facilement le participe, nous paraît convenir à ce stade de rétention atrabilaire, de fermeture sur soi-même qui fait considérer l’autre comme un gêneur ou un ennemi et lui refuser le dialogue.
La constipation des sentiments est une explication plausible à beaucoup de problèmes de communication dans la famille el dans la société Sa fréquence est immense, ses manifestations quotidiennes, ses nuances infinies. Peu y échappent.
La rétention des sentiments n’est pas la seule scorie de l’adolescence. Tout aussi délétère, le mépris s’installe, favorisé par l’appréhension négative de l’autre et l’isolement qu’elle provoque. C’est à ce moment que l’adolescent choisit ses modèles, ses héros. Il rejette, condamne et méprise ceux qui ne pensent pas comme lui, ne partagent pas ses enthousiasmes, ses dégoûts. Le mépris est en place. Il ne cessera de prospérer car tout le cursus éducatif conspire en sa faveur avec sa succession d’examens et de concours. Il n’est pas réservé à une élite. Il est à la portée de tous. Dès l’instant où une supériorité est manifeste, la culture du mépris est à l’œuvre partout. La vie professionnelle, sociale, politique le secrète en permanence.
C’est lui le responsable de la guerre civile larvée qui empoisonne la vie sociale. Si le mépris est général, le plus dangereux est celui qui anime ceux qui ont l’argent et le pouvoir. Au sommet de la hiérarchie, ils sont suffoqués par leur supériorité qui les a hissés là où ils sont. Comment leur politique, leur conduite pourraient ne pas être polluées par le mépris ?
16:35 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : constipation, sentiments, puberté, adolescence, colère, communication, mépris
23.04.2007
Réformer les réformateurs
Il y a plus de 20 ans j’avais écrit un petit billet « Réformer les réformateurs ». Aujourd’hui il me paraît toujours pertinent tant au fil des décennies nous avons vu des soi-disant réformes préparées dans la précipitation avortées avant même d’être nées. Ces échecs successifs - enseignement, sécurité sociale, emploi, etc. - ont établi ce qui passe pour une vérité : en France les réformes seraient impossibles. Et si le problème venait de ceux qui proposent des réformes plutôt que des français ?
Réforme, contre-réforme, ont façonné notre histoire. La révolution de 1789 a été une apothéose. Ces réformateurs ne travaillaient pas dans le mesquin. Leurs discours parlaient du ciel et de l’enfer, de la grâce, de la justice, de la liberté, de l’égalité, de l’enseignement et de la sécurité pour tous, de l’indépendance. Ils créaient des ordres nouveaux. Leurs voix résonnent encore.
Héritiers futiles, les doctrinaires d’aujourd’hui plagient un vocabulaire. Le temps d’un pouvoir ils essaient de se hisser aux côtés des Calvin, Robespierre, Ferry, De Gaulle. Mais la comparaison leur sied mal. La différence tient peut-être à leur origine. Hier, ils avaient une foi, parfois laïque. Ils se donnaient une mission, parfois guerrière. Aujourd’hui ils sortent de l’ENA. Ils ont une politique, de droite ou de gauche, selon la circonstance. Le besoin de réformes existe pourtant.
Il a été créé par les conditions que les anciennes ont promues et qui ont permis le progrès et l’évolution que la société a connus. La plus urgente devrait s’attacher à changer les rapports de l’homme avec la nature puisqu’il y va de la survie du monde.
Cette tâche immense n’est pourtant pas leur cible. Il est plus facile de s’attaquer à la forme qu’au fond, à l’accessoire qu’au nécessaire.
Réformateurs de circonstance, pressés par les échéances, leur projet n’est plus qu’un leurre et suscite ennui et mépris. Si la contrainte est un peu forte, la classe touchée pas assez faible, le grand homme se réforme lui-même très vite et sombre dans le grotesque.
14:35 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Réforme, réformateurs, accessoire, nécessaire, leurre, mépris, grotesque.









