13.01.2008
EN AVOIR OU PAS
Au hasard d’un étalage chez Gibert, j’ai trouvé Les Braban, un livre de Patrick Besson (Albin Michel). Je connaissais ses chroniques assassines, ses éreintages littéraires. Les Braban a été une bonne surprise. Besson a un style qui ne doit rien aux ateliers d’écriture. Concis, vif, rapide, sans complaisance pour ses personnages, il en fait des héros pitoyables et impitoyables qui ont des vies à raconter, improbables mais crédibles et qui nous parlent d’un temps et de lieux familiers.
Son livre est plein d’humour, d’humeur, d’amour, de verve, de cruauté. Ses égarements sont réfléchis et opportuns. Une promenade dans Londres devient un trip dont on se remet difficilement et qui donne envie de refaire l’itinéraire avec Besson comme guide.
Les héros sont aux prises avec leurs souvenirs. C’est l’occasion pour Besson de reprendre la métaphore de la valise qui s’alourdit avec le temps. Il le fait joliment : « Le passé d’un homme est une grosse valise dans laquelle s’accumulent chaque année des objets d’inégale valeur. Au bout de quatre-vingt-deux ans, disait mon père, cette valise est tellement lourde qu’on ne peut plus la soulever. On passe ses journées à la regarder, à tourner autour, à l’ouvrir, à sortir les objets, à les examiner, à les tripoter, à s’attendrir dessus. Notre passé nous fascine au point qu’on finit par entrer dedans – et la mort, disait papa, c’est quand il se referme sur nous car – c’était une de ses formules préférées – « la valise du passé ne s’ouvre pas de l’intérieur ». Là encore, le mourant se sentira coupable. Juste avant de rendre l’âme, il se dit qu’il ne fallait pas penser tout le temps à cette valise, ne pas la regarder, ne pas l’ouvrir, faire comme si elle n’existait pas, faire comme avant, quand nous étions jeunes, et qu’elle était petite, légère, posée avec négligence à côté de nous sur la banquette d’une brasserie, abandonnée dans le couloir de l’appartement des parents de notre petite amie, une valise dont on ne sentait pas le poids, dont on ne distinguait ni la forme ni la couleur, tant elle état anodine et immatérielle. On avait presque plaisir, de temps en temps à jeter un regard épanoui sur cette modeste chose qui, dans son insignifiance, semblait sourire. On était content de notre court passé, qui comportait un ou deux chagrins d’amour, des examens réussis, des voyages en Hollande et au Luxembourg, une voiture d’occasion et ce premier argent qui nous fait croire que nous sommes riches puisque nous pouvons enfin acheter des disques et des livres. Que s’est-il passé – se demandaient chaque jour, selon papa, tous les vieux de la terre – pour qu’un bagage à main élégant et pratique soit devenu en quelques années une vieille malle noire intransportable qui s’apprête à nous avaler ? Après un certain âge, concluait mon père, il faut se creuser la cervelle pour se souvenir d’un moment où, dans notre vie, le temps nous a paru long, tant son essence nous semble désormais celle d’un courant d’air ou d’un battement de cils. ».
La mémoire en chacun est donc un fardeau. Seul l’amnésique en est débarrassé. Ne pas savoir qui l’on est, d’où l’on vient n’est pas confortable, paraît-il. De toute façon le choix n’est pas donné. Le rendre plus léger est la seule option et charger la mémoire de bonheur, de plaisir, de réussite, le seul moyen. La vie rêvée des anges. Le paradis étant pour plus tard, il faut attendre et se contenter d’un tout venant qui ne brille pas par l’allégresse –habituellement. Ne pas ruminer, ressasser, ne pas être prisonnier des désavantages acquis n’est possible que si le besoin irrésistible de se battre, de créer, d’être responsable est présent. Cette pulsion de vie existe ou pas. Certains ne l’auront jamais, chez d’autres elle déborde, les anime, les propulse, les enflamme. Ils sont les seuls moteurs d’une société. Il faut seulement qu’ils soient assez nombreux et leur énergie assez puissante pour entraîner toutes les autres, les démunis, les dépressifs, les pessimistes, les paresseux, les passifs, les fonctionnaires.
Le malheur pour la France est que la mémoire est un bien national, une icône, une idole. C’est le pays des commémorations, des fêtes nationales, des musées, des monuments aux morts, des panthéons, des généalogistes, des stèles, des plaques. L’Histoire nous rattrape à tout bout de champ ou de rue. Ce rappel obsessionnel du passé officiel fait que nous avons autant de mal d’échapper à la grande qu’à notre petite histoire et que les deux finissent par se confondre.
Ce culte de la mémoire des souvenirs en a fait une maladie. Il faudrait pour la combattre la déclarer grande cause nationale, comme la lutte contre le cancer. Le vœu est pieux, utopique car personne ne la met en accusation. Elle continue d’être glorifiée, fêtée, adulée et surtout récompensée. Il ne viendra donc à l’idée de personne de lui reprocher l’état où elle nous a mis.
Son péché capital est de condamner à regarder le passé plutôt que d’imaginer et préparer l’avenir. Le devoir de mémoire entraîne la contrition permanente des crimes du passé et empêche de rivaliser avec ceux qui, se sachant innocents des horreurs commises par leurs pères travaillent à leur futur, l’esprit libre.
L’éducation a, chez nous, déifié la mémoire. Elle seule permet l’accumulation de connaissances et les bêtes à concours capables de régurgiter les références, les citations, les leçons apprises par coeur sont les maîtres de notre société. Ils cooptent leurs semblables et barrent la route aux autres : les sans mémoire, les imaginatifs, les intuitifs, les poètes, les illettrés, les lettrés, les créatifs. Ils ne feront toute leur vie que recycler ce qu’ils ont appris. Leur cerveau est si encombré qu’il n’est plus disponible.
Bloquant les issues, ils réduisent ceux qui veulent construire à fuir pour aller vendre ailleurs leur talent.
16:45 Publié dans Débats | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Les Braban, mémoire, souvenir, fardeau, malheur, maladie, éducation
07.10.2007
LA PREVENTION... UNE MALADIE DE LA SANTE ?
Il y a plus de vingt ans j’avais publié dans une revue un petit article intitulé « La Prévention, une maladie de la santé ». En le relisant aujourd’hui, je constate qu’il reste d’actualité. La médecine a peu changé, la prévention reste toujours la tarte à la crème du discours officiel, le trou de la Sécu est de plus en plus un trou noir qui englobera tout. Un peu de médecine-fiction ne peut aggraver la situation, même si le pire est à venir si j’en crois ma prémonition…
Le traitement était l’exigence; aujourd’hui l’idée même de maladie est haïe et la prévention devient la priorité. Elle paraît la solution à la crise qui menace d’engloutir le système de santé. Une vaccination anti-tétanique coûte moins cher que le tétanos. L’abstention tabagique peut faire l’économie d’un cancer du poumon, d’une artérite, d’un infarctus. Un nettoyage des dents après chaque repas évitera le dentier à 50 ans, etc. La réussite d’une telle politique suppose la correction des facteurs de risque, l’assainissement de l’environnement. Quelle est la révolution qui a exigé autant de l’individu et de l’État ? On comprend leurs hésitations.
La médecine, elle, est capable, dès maintenant, de faire la part du travail qui lui revient. Elle en a la technologie et le savoir. Nous voudrions montrer à quel scénario la logique du système pourrait conduire.
La prévention passe par le dépistage. Il œuvre depuis longtemps et peu y échappent dans les dispensaires, la médecine scolaire, la médecine du travail, les bilans de santé, etc. Le rituel était économique : un examen rapide, un interrogatoire succinct, une prise de tension, une graphie pulmonaire, une urée, un cholestérol, une glycémie, une sérologie avant le mariage. Cette routine rustique découvrait parfois une tuberculose, une syphilis, une hypertension, un diabète. Mais les mailles du filet étaient larges et la pêche jamais miraculeuse.
Un dépistage moderne, condition d’une prévention efficace avant l’infarctus, le ramollissement cérébral, le cancer, relève d’une toute autre méthodologie. Il ne s’agit plus de voltigeurs légers mais d’artillerie lourde. Cette évolution est illustrée par l’exemple des maladies cardio-vasculaires. Hier, un sujet inquiet et voulant connaître l’état de son cœur était interrogé, examiné cliniquement, avait un électrocardiogramme de repos et parfois d’effort, une radioscopie du cœur; un dosage du sucre, du cholestérol, de l’acide urique était demandé si quelques troubles métaboliques étaient suspectés. La conclusion négative ou positive tombait après ce bilan et chacun s’en contentait. Le prix à payer était minime : un K12 ou un K16, un Z2 et les quelques B de la biologie.
Aujourd’hui et encore plus demain le même sujet avec la même inquiétude ne se satisfait pas d’un électrocardiogramme et de quelques questions. Il en connaît les limites aussi bien que le médecin et des réponses rassurantes ne le rassurent plus. La fiabilité du diagnostic passe par le recours à une technologie qui combine tous les tics à la mode. Un enregistrement de l’activité électrique de son cœur sera fait pendant 24-48 heures et l’ordinateur l’interprétera en quelques minutes. Il préfigure le Holter miniaturisé et implanté qui, en permanence, via un satellite, renseignera l’ordinateur central de la santé publique, assurant en retour le traitement ambulatoire instantané.
Le coût de cette surveillance est actuellement de K40 (460 F) pour 24 heures. Le contrôle des axes artériels à la recherche des rétrécissements ne peut plus se faire sans doppler, échographie, pléthysmographie, périflow quand on veut se limiter au plus économique.
L’autre grande pathologie dévoreuse est le cancer. Sa mythologie est devenue celle du minotaure. Aucun effort n’est superflu pour se libérer de la peur de l’avoir. La technologie est là aussi à pied d’œuvre et peut répondre à la demande.
Chacun, dès la quarantaine se livrera dorénavant au rite de la rectoscopie, de l’endoscopie, du lavement baryté à double contraste pour innocenter le gros côlon. Les aspirations bronchiques, gastriques à la recherche de cellules malignes permettront peut-être d’échapper à la prise directe de photographies en attendant la découpe au scanner ou l’analyse moléculaire de la résonance magnétique. La palpation du sein apparaît vite comme un geste archaïque et là encore la batterie de mammographie, thermographie, xérographie doit donner une réponse.
L’analyse des troubles métaboliques ne pourra plus valablement être limitée à l’examen d’une constante à un moment arbitraire. L’étude sera dynamique et dans le continu du nycthémère, le problème étant de savoir quand et si l’on peut l’arrêter.
Ce survol de ce qui est déjà chaque jour un peu plus le contrôle préventif des principales maladies montre ce que l’assuré sain et désireux de se le voir confirmer peut obtenir de son système de santé et à quel prix. La structure éclaterait cependant si chacun usait de ce droit. Mais la mentalité commune n’a pas atteint cette conscience et l’éducation pour la santé n’a heureusement pas les moyens de sa prétention. L’asphyxie serait immédiate comme la banqueroute; on s’apercevrait que l’individu en bonne santé qui cherche seulement à le savoir coûte aussi cher que le malade qui demande à guérir.
L’apocalypse financière où conduit une prévention utilisée par tous les ayants droit n’est pas la seule perspective. Une intervention aux conséquences incalculables doit être posée. Une société mobilisée sur cet objectif pourrait assumer cette revendication et en payer le prix. Mais est-on sûr que la santé en serait réellement bénéficiaire ? Ne peut-on pas craindre que la certitude d’une sécurité parfaite régie par l’ordinateur de la santé publique n’aboutisse à mettre au repos le système de défense de l’individu lui-même et à la création d’un nouveau type de syndrome immunodéficitaire acquis qui n’épargnerait que des marginaux non branchés ?
19:21 Publié dans Médecine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : prévention, maladie, médecine, infarctus, cancer, ordinateur, surveillance








