11.10.2007

TITINE, LE RETOUR

Ma résistance a des limites. Je cède à la prière de tous mes ami(e)s, inquiet(e)s, de mon silence qu’ils interprètent comme une absence. Ils m’ont demandé pourquoi moi, l’intarissable, je me taisais ; pourquoi moi, la graphomane, je n’écrivais plus. Je vais vous expliquer.
Vous m’aviez laissée abasourdie par le discours de Mouchette, cette petite peste déguisée en chatte dont je m’étais entichée au point de vouloir l’éduquer pour en faire mon alter ego, fidèle à nos traditions, à notre culture, à nos mœurs.
Ce fut pire qu’un échec. Non seulement je ne réussis pas dans mon entreprise mais Mouchette, avec une habileté démoniaque renversa la situation. Elle me ridiculisa tournant mon effort et tout ce que j’étais, tout ce que je faisais en dérision. Elle me décrivit comme une sanguinaire menant une guerre d’extermination contre le peuple sans défense des souridés, une obèse asthmatique.
A contrario, elle se décrivit comme une sainte Nitouche, une végétarienne, disciple de Gandhi, férue d’introspection, de méditation transcendantale et de je ne sais quoi encore.
Son discours fut un choc. C’était la première fois que je me trouvais en position d’accusée et la vie que je croyais riche d’émotions, de connaissances, de travaux, de curiosité aussi cruellement dénoncée.
Je percevais bien la partialité du jugement de Mouchette mais n’y avait-il pas une part de vérité dans ces dires ? Si ma vie me satisfaisait pleinement, je ne suis pas du genre à croire les choses immobiles. J’étais prête à me remettre en question. L’occasion était trop bonne. Mouchette n’avait-elle pas raison de se moquer de ma prétention, de mon activisme de ma cruauté ? N’y avait-il pas d’autres valeurs sur lesquelles fonder une vie ? Pourquoi ne pas tenter une reconversion, pour ne pas dire une conversion ? La décision fut vite prise. J’avais trouvé un maître à penser et à agir. De professeur je devenais élève et me mis à penser et à agir comme la Mouchette du sermon.
Du jour au lendemain je changeais de rythme, de régime, de comportement. Adieu les expéditions de chasse, les virées nocturnes, les agapes en tous genres, les lectures distrayantes, les siestes digestives. Je devins silencieuse, limitant mes déplacements, passant des heures l’œil mi-clos à faire le vide dans l’esprit pour en chasser les pensées futiles. Ce fut un combat de tous les instants car mon cerveau a horreur du vide. Il se remplissait aussi vite que je le vidais et je ne suis jamais vraiment arrivée à cet état de vacuité qui est, paraît-il, l’expression de la plus grande sagesse. Ma seule échappatoire était de tomber dans le sommeil où je retrouvais ma liberté. Je plongeais dans des rêves sanglants où, en compagnie de Mouchette, je faisais des razzias de souris. Je me réveillais avec des idées de meurtres et de violence qui je chassais avec difficulté.
La journée n’était pas seulement occupée par les efforts de contrôle mental, le chemin pour y parvenir passant par la respiration.
Je ne savais pas respirer, à ce qu’il semblait, mais parvenir à la respiration profonde - que l’on ne doit pas confondre avec la respiration naturelle - ne fut pas facile et je n’en ai même jamais compris toutes les subtilités. J’y renonçai vite car la méthode instinctive qui m’avait été livrée à la naissance était très performante.
La sérénité à laquelle je m’efforçais faisait mauvais ménage avec un ventre vide. Le remplir de bonnes choses avait été jusqu’à ma transformation une de mes priorités. Le contraire était beaucoup plus ardu et donna à mes journées une couleur aussi insipide que ce que je m’octroyais deux fois par jour. Je ne réussis pas à oublier la sensation de réplétion qui suit un bon repas, garantit une bonne digestion, justifie une sieste qui confine à la béatitude.
Ce furent des messages envoyés de l’estomac qui finirent par m’alerter. Leur teneur était simple. Ils disaient à peu près : « comment peut-on vouloir atteindre le bonheur en se privant de tout ce qui est bon ? ».
Je résistais aux tentations car vivre ne se confond pas avec manger. La nourriture est aussi spirituelle et je m’imprégnais de la sagesse de maîtres-penseurs. Là aussi je me heurtais à quelques difficultés car l’opacité de leurs pensées dépassait souvent mes capacités de compréhension. Par exemple : « Jamais la connaissance ne nous mènera à la Connaissance car elle supposera toujours l’opposition sujet/objet. Quand ils disparaissent alors seulement la véritable connaissance descend» (in J. MASU, Cheminements, Fayard, 1978 p.20).
Après ce genre de lecture, une idée venue de je ne sais où me titilla : comment de phrases obscures pouvait jaillir la lumière ? Je me triturais beaucoup les méninges pour extraire de ce fatras l’illumination qui, paraît-il, avait un jour embrasé l’esprit de ces illuminés.
Consciencieuse, je m’appliquais avec persévérance à suivre cette nouvelle voie. J’espérais qu’elle allait m’apporter une révélation, une autre façon de voir la vie, le monde. Elle allait me permettre d’atteindre une autre vérité, de révéler en moi des horizons, des possibilités que j’ignorais. J’attendais ce moment avec espoir. Tant de sacrifices devaient nécessairement changer mes perceptions, mes perspectives. J’attendais ce moment sans trop d’impatience car je me rappelais la sentence d’un connaisseur selon laquelle « il fallait donner du temps au temps ».
Même si mon regard était tourné vers l’intérieur, je n’étais pas sans m’apercevoir que Mouchette aussi se transformait. Son physique d’abord, et en proportion inverse du mien. Sous l’effet du régime inspiré de préceptes hindouistes, j’avais réduit de beaucoup mes apports caloriques. J’étais donc en train de perdre mes rondeurs et recouvrir petit à petit la silhouette qui, dans mon jeune temps m’avait valu d’être comparée à Claudia Schiffer. Il manquait seulement à la malheureuse mes somptueuses moustaches.
Dans le même temps Mouchette s’arrondissait d’une telle façon que je me demandais ce qui lui arrivait. Intriguée, je décidai de l’observer en tapinois. Je ne fus pas longue à en comprendre la raison. Profitant de ma retraite mystique, elle avait investi la maison et passait son temps à faire la cour aux maîtres. Se frottant à eux, ronronnant, sautant sur leurs genoux à la moindre occasion elle avait entrepris de les séduire pour s’en faire des esclaves.
L’étape suivant fut encore plus éprouvante pour moi. J’ai l’ouie fine et même loin, dans la cour et essayant un asana particulièrement retours – le padmasana, les connaisseurs apprécieront – j’écoutais des miaulements plaintifs qui disparaissaient après un bruit de cuillère. Elle sortit quelques minutes plus tard, l’air béat et se dirigea d’un pas pressé vers le grand tas de sable qu’elle fréquentait avec assiduité. Ainsi donc nos chemins divergeaient. Dans le même temps que je dépérissais, dans un effort de sainteté, elle s’engraissait.
L’esprit trop pénétré par mon effort pour comprendre la spiritualité extrême-orientale, le corps trop affaiblie par mon jeûne, j’avais eu du mal à comprendre le piège que Mouchette m’avait tendu et dans lequel j’étais tombée. A la façon qu’Orgon apprend la duplicité de Tartuffe, mon sang ne fit qu’un tour ; brusquement dessillés mes yeux évaluèrent la situation. Je compris que Mouchette faisait partie des hypocrites qui se vantent d’être vertueux pour se rendre respectables et font le contraire de ce qu’ils ont fait croire ; ceux qui disent défendre les pauvres pour, devenus puissants, gaspiller l’argent public ; ceux qui disent « bienheureux les pauvres d’esprit» et se font appeler « monseigneur » ; celui qui se dit héritier d’un pauvre pêcheur et habite un palais ; ceux qui disent vouloir le bien de tous et défendent leur féodalité. Mais je m’égare, revenons à notre Mouchette, l’hypocrisie faite chatte. Il fallait que je la confonde et que je fasse éclater au grand jour la vérité. Ce coup de tonnerre m’avait réveillé d’une belle façon. En un éclair je redevins ce que j’avais été et compris toute l’inanité et la vanité de l’entreprise.
Mon plan fut vite prêt. Moi aussi je pouvais tromper mon monde si on m’y contraignait. Pour ne pas l’alerter, je ne changeai rien à mes habitudes et continuai à m’abîmer dans mes exercices spirituels, ma vie contemplative et mon régime de famine.
Mouchette avait un train-train qui variait peu. Elle dormait beaucoup entre ses repas, limitait ses promenades au tas de sable et, courtisane, recherchait la présence des maîtres pour de spectaculaires manifestations d’affection.
Le piège ne fut pas difficile à mettre en œuvre. Celle qui m’avait détournée des bonnes choses allait révéler sa vraie nature. Je n’avais rien perdu de mon habileté guerrière. Profitant d’une escapade dans le prè, je trucidais sans remords ni attendrissement une petite souris, dodue à souhait et dont, en d’autres temps je n’aurais fait qu’une bouchée.
Je déposai cette mignonne petite souris qui paraissait dormir, la pauvre chérie - s’il n’y avait pas eu une petite goutte de sang qui perlait sur son cou - sur le trajet que Mouchette n’allait pas tarder à emprunter. En chatte d’habitudes sans fantaisie ni humour, elle ignorait le plaisir des nouveaux chemins.
Une demi-heure plus tard, elle apparut, franchit la grille et buta sur mon offrande. Elle s’arrêta surprise, méfiante. Elle savait ce que c’était, y avait goûté quelques mois auparavant, sur mon instance et affecté ne pas aimer car, contraire à sa philosophie, à son éthique. Je me rappelle encore chaque terme de son réquisitoire implacable.
La situation avait changé. Son appétit n’était plus celui qu’elle avait prétendu avoir. Elle avait pris goût aux croquettes, aux mousselines de poulet, de saumon, de rognons, de lapin. Les mousses, les terrines, les bouchées fourrées d’une sauce onctueuse ou enrobées d’une fine gelée avaient pour elle autant de séduction que celles qu’elle avait prétendu avoir pour les nourritures spirituelles qu’elle trouvait chez les sages de l’Orient.
Cette fois-ci l’odeur était différente, l’aspect sauvage mais le tout réveillait en elle des envies qui venaient de très loin. Sa vraie nature, celle qu’elle avait fait semblant de rejeter, revint au galop avec une force incontrôlable qui dut la surprendre elle-même. Elle planta ses dents dans le cadavre exquis, le maintint fermement avec ses griffes pointues et se mit à la dévorer sans barguigner, comme elle savait le faire depuis toujours sans avoir besoin de mes leçons.
En 30 secondes il n’y avait plus rien à voir si ce n’était une grosse chatte repue, satisfaite et pas du tout écoeurée de ce cadeau tombé du ciel.
La gourmandise te perdra Mouchette, fut ma conclusion. Son attitude m’avait confirmé tout ce que je pensais maintenant. Elle n’avait jamais été végétarienne, sa non-violence était inventée et seulement l’expression de sa paresse car la chasse est un sport qui oblige à prendre des risques, à se fatiguer.
La routine fut vite prise : je pris l’habitude de déposer matin et soir une souris fraîchement occise sur son passage et elle en devint vite addicte.
J’attendais le moment où nos maîtres allaient découvrir les nouvelles habitudes de la chatte qui m’avait remplacée dans leur affection. Je ne doutais pas de leur réaction horrifiée à la vue de Mouchette se gorgeant de viande crue, de viscères et très loin de la chatte civilisée pleine de civilité dont elle donnait l’image.
Le hasard fit la rencontre et eut le résultat espéré.
Je sortis ce jour-là de ma retraite, de ce cauchemar de fausses promesses, de postures insensées, d’ésotérisme creux, ce galimatias de pseudo révélations. Je fis mes adieux à la disette, à la contemplation, à la paresse, à l’inertie, à la rumination. Je retrouvai le monde réel, celui où les mots ont un sens, où les odeurs, les saveurs, la gourmandise, la satiété ne sont pas des pêchés, et le surnaturel réservé aux surhommes. Mouchette m’avait donné une leçon que je n’ai pas regrettée : comment ne pas être dupée par les apparences.
J’ai retrouvé toutes mes bonnes habitudes, mes amis, mes maîtres, la nature, mes plaisirs grands et petits. Je les redécouvre avec émerveillement, très contente de m’être sortie à temps et indemne du piège machiavélique de l’infâme Mouchette. En fait je la plains, la pauvre car sa méchanceté doit lui pourrir la vie. Je la croise sans animosité et si elle veux faire la paix, je suis prête. Pour le moment je rattrape le temps perdu à faire des sottises. Je suis donc très très occupée et dois vous quitter car j’ai mille choses à faire.
Avec toutes mes amitiés,
Titine, la rescapée de la secte des sots.

04.05.2007

LE CHANGEMENT, PRIX DU BONHEUR

Trouver sa place et son équilibre dans la société, c’est possible, si on le veut. Beaucoup l’ont fait, beaucoup le font. Il faut simplement du courage, de la volonté et vaincre la peur de l’inconnu.

Le but de la vie est le bonheur. Trouver sa place dans la société en est la condition. Elle exige l’adéquation entre le dehors et le dedans. Le milieu idéal peut être celui de la naissance mais on ne le sait qu’après l’avoir cherché. La quête de ce paradis ou de ce qui lui ressemble peut mener aux quatre coins du monde : un atoll des Tuamotu, un lac de Nouvelle Zélande, le bush australien, Romorantin…
L’activité doit être celle qui permet aux désirs, aux besoins, aux dons de s’exprimer et de se satisfaire. Le métier imposé plus que choisi à 15 ans, 20 ans par des études, un père, une petite annonce, l’ANPE a peu de chance d’être celui pour lequel on était fait. Il faut savoir en changer jusqu’à le trouver.
Le soldat devient notaire, l’infirmier paysan, le banquier chanteur, l’avocat cuisinier, le chirurgien éditeur. Plusieurs métamorphoses peuvent être nécessaires.
Pourquoi cela est-il rarement possible ? Simplement parce que la plupart des hommes et des femmes ne sont humains que pour une part. Ils n’assument pas la totalité de leur humanité car ils se refusent la liberté de choisir. C’est elle pourtant qui les sépare de l’animal même sauvage. Comme lui, l’homme, même celui qui sait que son bonheur est ailleurs, se prend au piège du territoire. Il succombe à la peur de l’inconnu, à la routine, à la sécurité même au prix du cafard, au hasard qui l’a fait naître ici et prendre ce métier-là.